LIBÉRATION, le 26 février 2026
Retraçant la genèse des Jeunes Turcs, François Georgeon raconte la liesse fraternelle de 1908 bientôt percutée par les antagonismes communautaires.
Lorsqu’en 1853 le tsar Nicolas Ier évoquait «l’homme malade de l’Europe», la fin de l’Empire ottoman semblait proche. Vers 1900, pourtant, les efforts faits pour moderniser l’Etat ont conduit à d’incontestables progrès en matière d’administration publique, d’économie et d’éducation. Ottomaniste réputé, François Georgeon, explique que ce fut au prix du renforcement du pouvoir d’Abdülhamid II, sultan depuis 1876, dont l’autoritarisme est de plus en plus critiqué par l’intelligentsia ottomane, apparue dans les années 1860 grâce à l’émergence d’une société civile. Elle obtient d’Abdülhamid la concession d’une constitution, vite mise de côté. Le mouvement réformateur des Jeunes Turcs, créé en 1889, n’aura de cesse de réclamer le rétablissement de cette constitution, véritable «lieu de mémoire» selon l’expression de François Georgeon. Issus des classes moyennes instruites de la Turquie d’Europe, influencés par la montée des nationalismes en Europe, les Jeunes Turcs sont partisans d’un «proto-nationalisme turc», excluant aussi bien les musulmans non turcs (Arabes, Kurdes, Albanais) que les Grecs, les Juifs ou les Arméniens.
Organisés dans le Comité union et progrès, les Jeunes Turcs passent à l’offensive en juillet 1908 dans les Balkans. Souvent acquis aux idées libérales, les jeunes officiers de l’armée refusent de se battre. N’ayant désormais plus d’autre choix, Abdülhamid rétablit la Constitution. Grâce au télégraphe, la nouvelle se répand vite dans les coins les plus reculés de l’empire. Un vent de «fête révolutionnaire» souffle partout, ce que l’auteur compare au Mai 68 français. Nombre de lieux sont rebaptisés en «Place de la nation» ou en «Café de la constitution». A Istanbul, même les oulémas au sommet de la hiérarchie religieuse prennent la défense de la révolution, bien qu’en province ils se montrent plus méfiants… Sous la pression populaire, les principales libertés (expression, réunion, rassemblement…) sont établies. Peu envisageable jusqu’alors, une presse féministe apparaît qui s’intéresse à la situation des femmes dans l’Empire. «Pour la première fois la condition féminine en terre ottomane est questionnée par les femmes elles-mêmes» et beaucoup d’entre elles manifestent leur refus du voile et de la réclusion.
Centralisation et domination
Le vrai pouvoir est tenu par le Comité des Jeunes Turcs, pas plus de deux à trois mille membres sans doute, qui envoie dans les provinces des délégués pour expliquer la constitution aux populations, à l’instar de Mustafa Kemal, futur fondateur de la république turque, dépêché en Libye. Ce pouvoir des Jeunes Turcs est cependant fragile, menacé par des tensions intercommunautaires de plus en plus fortes et par les critiques des défenseurs de l’islam qui leur reprochent d’être responsables de la dégradation des mœurs et de préférer le café à la mosquée. Une insurrection animée par des militaires et des religieux se produit le 13 avril 1909 contre le pouvoir excessif du Comité. Sans succès mais avec des conséquences très lourdes car dans certaines régions l’insurrection s’accompagne du massacre de milliers d’Arméniens.
A écouter aussi: Un printemps ottoman. La révolution jeune-turque de 1908
Alors que la révolution de 1908 et ses scènes de fraternisation entre musulmans et chrétiens se voulait le moment de réconciliation entre les nationalités, le malentendu apparaît sans fard : quand les non-musulmans pensent leur avenir dans un Empire décentralisé, les Jeune Turcs rêvent centralisation et domination turque, ce qui les conduit à laisser faire le massacre. Le génocide de la communauté arménienne perpétré peu après, en 1915, est la conséquence la plus dramatique de ce refus de la pluralité ottomane. Grâce au soutien de l’armée, la dictature du Comité se maintient jusqu’à la Première Guerre mondiale, justifiée par l’idée que «la société ottomane n’est pas mûre pour une liberté totale», explique François Georgeon. Après la défaite, Mustafa Kemal ne renonce cependant pas à l’héritage libéral des Jeune Turcs : faute désormais d’une Turquie d’Europe, son rêve est bien de faire des restes de l’Empire une «Anatolie d’Europe».
