Rojava : le crépuscule d’une expérience d’autonomie et d’écologie/REPORTERRE

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Reporterre, le 21 janvier 2026

Les nouvelles forces armées syriennes ont pris le contrôle de larges pans du nord-est syrien, auparavant sous contrôle kurde. Un revers militaire qui pourrait mettre fin à plus d’une décennie d’autonomie politique.

Beyrouth (Liban), correspondance

Un rêve brisé ? L’espoir des Kurdes de Syrie de vivre dans une région semi-autonome ou fédérale semble s’être brisé face au rouleau compresseur de l’armée syrienne. Comme un domino sanglant, les territoires sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), à majorité kurde, sont tombés les uns après les autres dans les mains du gouvernement d’Ahmed el-Cheraa.

D’abord, ce sont les quartiers kurdes d’Achrafieh et Cheikh Maqsoud à Alep, début janvier. Puis, les localités sur la rive ouest de l’Euphrate, fleuve que les troupes syriennes ont traversé sur des barges ou sur les ponts stratégiques, mi-janvier, notamment avec le soutien de la Turquie. Les combats se sont étendus comme une trainée de poudre aux abords des villes arabes de Deir ez-Zor et de Raqqa — jusqu’à l’annonce d’un cessez-le-feu, le 18 janvier, et d’un accord historique : les FDS ont abandonné toutes les régions à majorité arabe sous leur contrôle et se replient dans leurs bastions kurdes de Djézireh — où les combats ont continué de plus belle, notamment aux abords de Kobané.

D’Alep à Raqqa, plusieurs centaines de milliers de personnes auraient fui les zones de combats et le contrôle gouvernemental, selon des rapports publiés le 20 janvier. « Elles ont besoin d’une aide considérable dans ces conditions climatiques difficiles et avec des ressources limitées », se désole Lolav Sheikho, activiste environnementale kurde à Qamichli.

Son association, les Tresses vertes, qui mène normalement des projets de reforestation ou d’éducation à l’écologie, est venue leur porter secours dans la pluie et la boue. « Nous faisons tout notre possible en tant qu’équipe et en tant qu’individus. À Qamichli, à l’aube, les membres de l’équipe étaient occupés à préparer les repas du petit-déjeuner afin qu’ils soient prêts à être distribués dans la journée », explique-t-elle.

« Éviter que treize années de développement ne soient détruites en quelques jours »

Plusieurs contacts de Reporterre ont ainsi quitté Raqqa, dont des activistes environnementaux et les employés du conseil de l’environnement de l’ancienne Administration autonome kurde, peu avant que la ville ne tombe dans la matinée du 19 janvier. Des pillages et combats y continuaient encore le 20 janvier, notamment autour d’une prison où étaient enfermés des centaines d’anciens combattants de l’État islamique. Réfugiés à Kobané, plus au nord, les déplacés sont maintenant encerclés et craignent une offensive d’envergure sur la ville, connue pour avoir repoussé Daech en 2015.

« C’est la mobilisation totale, les gens prennent les armes pour défendre leur famille. Nous n’avons pas d’espoir de gagner, mais préférons mourir près de nos oliviers », témoigne une habitante souhaitant rester anonyme, et qui s’engage auprès des familles déplacées.

Un socialisme révolutionnaire

Au début de la guerre civile syrienne, d’immenses pans du nord-est de la Syrie étaient passés sous le contrôle de milices kurdes. Dans ces régions kurdes, historiquement connues comme le Rojava, mais aussi dans des territoires à majorité arabe comme à Raqqa et Deir ez-Zor, elles y ont établi l’Administration autonome et les FDS sur la base de l’idéologie municipaliste libertaire d’Abdullah Öcalan, fondateur du Parti kurde des travailleurs en Turquie (PKK), avec une égalité des genres et un socialisme révolutionnaire. Au cours de ses reportages, Reporterre y a rencontré des femmes combattantes, des villages écoféministes et des projets d’agroécologie — des projets menés à bien malgré les attaques de la Turquie et de ses milices, les sanctions économiques et l’encerclement.

Un vent d’urgence souffle désormais sur ce qui reste du Rojava. Le 16 janvier, Ahmed el-Cheraa a publié un décret présidentiel reconnaissant des droits explicites aux Kurdes et le kurmandji comme langue officielle syrienne, visant à rassurer cette minorité de 2 à 3 millions d’habitants en Syrie.

« Dans ce gouvernement ce sont des anciens de Daech, bien sûr que nous nous méfions et que nous avons peur », nous écrit Lolav Sheikho — une opinion largement partagée au Rojava. Malgré le cessez-le-feu et l’accord en quatorze points visant à entériner l’intégration des FDS dans les rangs de l’armée syrienne, les négociations étaient au point mort, le 20 janvier.

Des troupes de l’armée syrienne gouvernementale défilent lors d’une parade pour le premier anniversaire de la chute du régime Assad, à Damas, 8 décembre 2025. Une démonstration de force adressée aux puissances extérieures et aux minorités récalcitrantes, dont les Kurdes. © Philippe Pernot / Reporterre

Alors que des appels à la mobilisation internationale pour la cause kurde résonnaient, un grand nombre d’habitants arabes ont, eux, célébré la chute des FDS dans leurs régions. « Elles étaient vues comme une puissance occupante dictatoriale par beaucoup, notamment après des vagues d’arrestations depuis la chute du régime Assad. Alors, ce n’est pas étonnant qu’autant de soldats et tribus arabes aient fait défection et rejoint l’armée syrienne », analyse Wim Zwijnenburg, chercheur à l’institut PAX, une association néerlandaise promouvant la paix dans les zones en conflit.

Il ajoute : « De fait, environ 70 % des puits de pétrole ont ainsi été repris par le gouvernement, amputant les FDS d’une grande partie de leurs revenus. » Nerf de la guerre, l’or noir finançait 90 % du budget de l’Administration autonome kurde, malgré son idéologie écologique. « Il s’agissait surtout d’une façade, même si beaucoup de Kurdes y croient vraiment, car l’Administration n’avait pas les moyens de défendre l’environnement », dit-il.

En attendant, la situation reste incertaine. Les troupes gouvernementales lanceront-elles un assaut frontal contre les 100 000 combattants kurdes restants « Nous voulons éviter que treize années de développement ne soient détruites en quelques jours », assure Lolav Sheikho.

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