Le Monde, le 30 septembre 2026
Média de centre gauche critique du gouvernement islamo-nationaliste du président Recep Tayyip Erdogan, « T24 » a reçu l’ordre de fermer son site, pour 118 contenus jugés comme relevant de la propagande LGBT+. Les attaques contre la presse, constantes depuis plusieurs années, ont connu une très nette accélération depuis cet été.
La Turquie vient de franchir une nouvelle étape dans l’escalade répressive et autoritaire à laquelle se livre le pouvoir en place : mercredi 30 septembre, le tribunal pénal d’Istanbul a ordonné la fermeture du site et de tous les comptes sur les réseaux sociaux du portail d’information en ligne T24, l’un des tout derniers grands titres indépendants encore debout dans le pays.
La décision s’inscrit dans le cadre d’une opération de grande envergure, lancée par les autorités et intitulée « Ailem Güvende » (« ma famille en sécurité »), pour 118 contenus jugés comme relevant de la « propagande LGBT+ » par le ministère de la justice. Une accusation utilisée pour la première fois à cette échelle contre un média généraliste d’audience nationale et non contre des comptes militants LGBT+. Il y a à peine deux semaines, une offensive policière coordonnée dans 15 provinces, menée au nom de cette même opération, avait visé une dizaine d’associations, bars et structures de soutien aux personnes vivant avec le VIH, entraînant la garde à vue de plus d’une centaine de personnes.
T24 est un média de centre gauche, de tendance sociale-démocrate et critique envers le gouvernement islamo-nationaliste du président Recep Tayyip Erdogan, à la tête du pays depuis 2003. Fondé en 2009 par Dogan Akin, qui fut journaliste du grand quotidien Cumhuriyet puis rédacteur en chef du journal à grand tirage Milliyet pendant huit ans, le site se revendique comme étant totalement indépendant – sans actionnaire, parti, groupe ou institution derrière lui. Parmi les autres noms historiques associés au titre, on retrouve dès ses origines Metin Yener, Belde Bozkurt Oral et Selin Ongun, les chroniqueurs fondateurs Aydin Engin et Oya Baydar, et plus tard des figures comme Hasan Cemal ou Yavuz Baydar.
Cette extinction de T24 n’est que le dernier épisode d’une offensive qui n’a cessé de se durcir mois après mois en 2026, avec une accélération très nette depuis l’été. Il y a eu en janvier une vague de comparutions d’une soixantaine de journalistes devant les tribunaux, 11 gardes à vue et le blocage, en une seule semaine, de 39 comptes sur les réseaux sociaux totalisant 640 000 abonnés, dont Jin News, Mezopotamya Ajansi, Egitim-Is, Halkevleri.
« Loi de censure »
En mars, la profession a compté cinq nouvelles gardes à vue, deux arrestations de journalistes (Bilal Ozcan et Ismail Ari, du quotidien BirGün). Surtout, on a pu observer la multiplication de procédures ayant recours à la « loi de désinformation » – adoptée par le Parlement en 2022 et surnommée « loi de censure » pour avoir introduit la notion de « diffusion publique d’informations trompeuses » – comme base d’inculpation. D’après différentes sources, le nombre de journalistes détenus, à ce jour, dans les prisons turques est de 31.
En avril, 47 comptes sont bloqués et trois journalistes placés en garde à vue, dont Mehmet Yetim pour un post sur une attaque d’école à Siverek. En mai, 193 contenus postés sur les réseaux sociaux sont censurés en un mois, un record à ce stade de l’année. Au cours des semaines suivantes, cinq autres sites d’information sont à leur tour fermés, et les journalistes Fatma Sibel Gürcihan et Cem Küçük, arrêtés.
Plus récemment, en septembre, deux vagues de censure distinctes ont eu lieu : d’un côté, celle qui s’inscrit dans la poursuite de la campagne « Ailem Güvende » contre les milieux LGBT+, féministes et associatifs et, de l’autre, celle découlant du scandale des fonds d’investissement impliquant des proches du gouvernement et qui a entraîné le blocage, pour des raisons de « sécurité nationale et ordre public », de plusieurs centaines de comptes d’économistes, de chercheurs et journalistes financiers, totalisant environ 12 millions d’abonnés.
La décision de fermeture de T24 a été transmise à l’autorité de cybersécurité turque pour exécution. Certaines pages étaient encore accessibles mercredi 30 septembre au soir lors de la rédaction de cet article, qui reprenaient les nombreuses réactions de lecteurs outrés par l’oukase des juges. Selon le Syndicat des journalistes de Turquie, qui reprend le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, la Turquie se situe à la 163ᵉ place sur 180 pays.
