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jeudi, juin 30, 2022

Un verdict criminel – Yavuz Baydar/Frankfurter Allgemeine

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« Si quelqu’un avait encore l’espoir qu’il restait une miette de justice et de raison en Turquie, le verdict digne d’une tragicomédie rendu le 25 avril dans le procès dit de Gezi aurait dû lui porter un coup fatal. Après un parcours en montagnes russes à travers une parodie de justice, un tribunal d’Istanbul a condamné le philanthrope et défenseur des droits humains Osman Kavala à la prison à vie aggravée (sans possibilité de libération conditionnelle), le déclarant coupable d’avoir « cherché à renverser le gouvernement en finançant les manifestations du parc Gezi en 2013″ » écrit Yavuz Baydar dans le Frankfurter Allgemeine du 28 avril 2022. 

Sept autres accusés, Mücella Yapıcı, Çiğdem Mater, Hakan Altınay, Mine Özerden, Can Atalay et Yiğit Ekmekçi, à 18 ans de prison chacun. Tous les sept ont été arrêtés rapidement après le prononcé des verdicts, lundi.

L’acte d’accusation se lit comme une fiction qui rendrait George Orwell jaloux. Un méli-mélo d’affirmations sans fondement, parsemé d’une intrigue imaginaire, qui vise à relier entre eux tous les accusés, qui n’ont qu’une chose en commun : chacun d’entre eux est expert dans sa profession, et s’est engagé à renforcer la société civile – comme cela apparaît au grand jour, désormais en vain.

Kavala avait, au jour du verdict, passé 4 ans et demi en prison, détenu pour des motifs ridicules. Je l’ai connu lorsque je suis rentré de Suède en Turquie, il y a près de trois décennies, pour poursuivre mon travail de journaliste. Dès le premier jour, j’ai suivi son engagement sans relâche dans divers projets visant à sensibiliser les Turcs aux pages sombres du passé, un ensemble de processus qui impliquait de faire face au génocide arménien, à la question kurde sanglante et à la paix avec les sociétés voisines. 

Homme d’affaires bienveillant, il a ouvert le « Cezayir Mansion », près de la place Taksim, dont les salles servent aux réunions des défenseurs des droits. Avant le coup d’État manqué de 2016, il nous avait accueillis – des chroniqueurs, des politiciens réformistes et des avocats – pour une série de réunions sur la manière d’élargir le combat pour la démocratisation. L’ensemble du bâtiment, comme l’a affirmé plus tard une source fiable de la bureaucratie, a été mis sur écoute pendant des années. L’État voulait savoir tout ce dont les civils discutaient – pendant des années, alors que se déroulait le  processus d’adhésion à l’UE. De nombreux amis suédois connaissaient très bien ce lieu – et Osman – à cette époque.

Plusieurs des sept personnes condamnées à des peines de prison de 18 ans sont également des connaissances. Hakan Altınay est un avocat très instruit – un vrai libéral. Can Atalay est aussi avocat, engagé à gauche. Mine Özerden et Çiğdem Mater sont des femmes cinéastes. (Cette dernière, se fiant aux miettes de justices résiduelles en Turquie était revenue d’Allemagne pour être présente à cette cession « verdict » du procès. Elle se retrouve derrière les barreaux). Mon ami, Yiğit Ekmekçi, est un militant indomptable. Et Mücella Yapıcı,  dame de 72 ans, est une architecte très respectée qui, selon les mots de sa fille, « a consacré sa vie à la préservation du tissu historique d’Istanbul ».

Ce sont les victimes délibérément choisies par un judiciaire entièrement politisé – comme me l’a confié un juge principal par téléphone depuis la Turquie – et « envahi par des loups gris ultra-nationalistes, des eurasistes et des islamistes opérant aux postes clés du système judiciaire. Depuis less purge massives ayant eu lieu après le coup d’État manqué de 2016 ce système est habité d’un esprit qui fait penser à celui des procureurs et des juges de Hitler ou de Staline ».

Dans ce contexte, ce verdict ne devrait pas surprendre. Ce simulacre de procès – il y en a beaucoup d’autres de même nature – vise à intimider l’opposition(…)

(…)Pendant un court moment, entre 2002 et 2009, la population turque a été témoin de la levée de tabous et les cercles réformistes ont pu pousser au progrès. Les manifestations de Gezi en 2013, qui se sont étendues à 79 des 81 provinces de Turquie, ont été le premier véritable défi au pouvoir de l’AKP qui avait alors abandonné presque tous les aspects de la démocratisation – la réconciliation arménienne, la solution à la question chypriote, l’éducation des jeunes femmes, les questions liées au mouvement LGBT, etc. En 2015, les Kurdes aussi ont été dupés, le processus de paix ayant été interrompu par Erdoğan, de façon arbitraire. Depuis lors, la Turquie ne cesse de sombrer dans l’abîme. 

Il n’est donc pas surprenant que Kavala et ses amis aient été choisis comme boucs émissaires. Pourtant, le verdict de Gezi est non seulement purement politique, mais aussi une pure provocation. Il doit être analysé dans le contexte de ces derniers temps : Premièrement, un débat féroce diabolise les réfugiés syriens (…). Deuxièmement, l’incursion massive en cours des forces armées turques au Kurdistan irakien, – l’invasion russe en Ukraine offrant une opportunité à cette incursion. Troisièmement, une procédure de clôture est mise en place contre le parti HDP pro-kurde (le troisième groupe le plus important au Parlement) dont l’issue certaine est la fermeture du parti. Quatrièmement, un député arméno-turc, Garo Paylan, fait l’objet de menaces massives, après avoir présenté au Parlement une motion demandant la reconnaissance du génocide arménien. La frénésie nationale suit des voies parallèles, révélant que des temps encore plus durs attendent la Turquie.

Qu’en est-il maintenant de Kavala et de ses amis ? Il a été arrêté, le 18 octobre 2017, le jour de mon anniversaire, – le jour où je venais de terminer l’ébauche de mon livre, « Die Hoffnung Stirbt am Bosporus » (Droemer Knaur). Ce jour-là, mon intuition sur l’arrestation était que « cela augurait une ère encore plus sombre ». Maintenant, je m’attends à une procédure d’appel des avocats de Osman Kavala qui se prolongea sur des mois, voir des années. : D’une certaine manière, son sort semble en synchronie avec l’existence du régime qui le maintient en enfer. Il faudra peut-être des années avant qu’il ne soit libre. Quand il le sera, nous pourrons commencer à avoir de l’espoir.

Le procès Gezi devrait être un dernier coup de semonce à qui veut comprendre la véritable nature de l’administration turque et la voie implacable choisie par ses dirigeants. La Russie n’est pas le seul pays dirigé par un autocrate ; il y a un copié-collé de Poutine à Ankara. Les illusions fondées sur le pur optimisme ne font que reporter la souffrance.

De petits pas peuvent aider, il faut le penser. L’un d’eux pourrait être que le conseil municipal de Paris déclare Kavala « citoyen d’honneur » et suive son cas de plus près. 

Le verdict du procès Gezi – qui est en soi un crime – est un signal d’alarme pour toutes les puissances occidentales qui, jusqu’à présent, semblent encourager l’oppresseur turc tout en adoptant une position unie contre l’autocrate russe.

Frankfurter Allgemeine, 28 avril 2022, Yavuz Baydar

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