Le président Erdogan a réussi à placer son pays au cœur de la défense du Vieux Continent, en exploitant les angoisses nées du conflit en Ukraine et en suivant une stratégie d’autonomie et d’innovations militaires.
C’était bien avant que les bombardements américano-israéliens ne s’abattent sur l’Iran. Pendant des mois, industriels de l’armement et diplomates turcs ont enchaîné les rencontres discrètes avec leurs homologues européens. Au sein de petits cercles, ils ont abordé le sujet qui obsédait tout le monde : le réarmement accéléré des pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), dans un climat de tensions régionales croissantes. Peu à peu, ces échanges confidentiels ont débouché sur des résultats tangibles : accords, contrats d’armement et missions confiées à Ankara, d’un bout à l’autre du continent.
En juin 2025, le géant italien de la défense Leonardo et le turc Baykar lançaient LBA Systems, une joint-venture consacrée aux drones de combat Bayraktar. Quelques mois plus tard, en décembre, la Roumanie annonçait l’achat d’une corvette de classe Hisar, soit le premier navire de guerre turc jamais acquis par un membre de l’OTAN. Le 6 janvier, à Paris, lors du sommet de la « coalition des volontaires », 35 pays attribuaient à la Turquie le leadership maritime de la force multinationale appelée à opérer lorsqu’un cessez-le-feu sera établi en Ukraine. Quelques jours plus tard, l’OTAN demandait à Ankara d’envoyer ses avions de combat F-16 dans les pays baltes plusieurs mois avant la rotation prévue, face à la multiplication des incursions russes.
Si les dirigeants turcs n’ont pas encore répondu officiellement, ils peuvent d’ores et déjà savourer cette séquence exceptionnelle. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 et la réélection de Donald Trump aux Etats-Unis en 2024 ont propulsé la Turquie au centre d’un complexe militaro-industriel européen en pleine recomposition. En exhortant ses alliés de l’OTAN à augmenter leurs budgets de défense tout en réduisant ses propres engagements, Washington a créé l’occasion que l’industrie turque attendait : devenir un fournisseur-clé sur plusieurs segments stratégiques et un partenaire que Bruxelles ne peut plus ignorer.
Et les chiffres parlent d’eux-mêmes. Comme ne cessent de le rappeler les chaînes de télévision progouvernementales, les exportations d’armes turques ont atteint un niveau inédit : 10 milliards de dollars (8,6 milliards d’euros) en 2025, soit une hausse de près de 50 % par rapport à l’année précédente – déjà un record. La Turquie s’est hissée à la 11e place du classement mondial des exportateurs d’armement, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm. Encore loin derrière les Etats-Unis et la France, elle talonne désormais l’Espagne et la Corée du Sud.
La progression est saisissante : pour la première fois, cinq de ses fleurons figurent parmi les 100 plus grandes entreprises de défense au monde. En tête de ce peloton, Baykar. Avec un chiffre d’affaires de 2,2 milliards d’euros en 2025, le constructeur de drones constitue la vitrine technologique du régime. Autre poids lourd, Turkish Aerospace Industries peut se targuer d’avoir conclu un accord avec Airbus prévoyant la livraison à l’Espagne d’une trentaine d’avions d’entraînement militaire Hürjet. L’entreprise Aselsan, pépite nationale de l’électronique militaire, développe quant à elle un « Steel Dome »(« dôme d’acier »), un système de défense aérienne multicouche, compatible avec les infrastructures de l’OTAN.
Investissements massifs
L’époque où la Turquie dépendait à 80 % des importations occidentales pour assurer ses besoins militaires est révolue. Depuis le début des années 2000, la tendance s’est inversée : les importations ne représentent plus qu’environ 20 %, tandis que la production nationale s’exporte désormais à l’échelle planétaire. Aujourd’hui, Ankara tire sa force de cette capacité stratégique que, précisément, les Européens ont longtemps négligée. Le pays a investi massivement dans la recherche et la production d’armement de pointe, privilégiant l’innovation et la maîtrise technologique. Le président Recep Tayyip Erdogan a très tôt perçu l’enjeu politique et militaire d’une base industrielle nationale, capable de produire munitions et drones sur son propre sol. Il a aussi fait preuve d’habileté diplomatique en jouant l’équilibriste, notamment entre l’Ukraine et la Russie.
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Ce souci d’autonomie stratégique trouve ses racines dans un épisode fondateur : l’embargo décrété par les Etats-Unis après l’invasion du nord de Chypre par l’armée turque en 1974. Privé du matériel occidental, Ankara découvre alors brutalement la vulnérabilité de sa dépendance. Pour en atténuer les effets, les autorités décident de bâtir une industrie de défense nationale capable de subvenir à ses propres besoins.
En quelques semaines, une Fondation pour le renforcement des armées voit le jour, financée par une vaste campagne de dons publics. Son slogan, « Fabriquez vos propres chars, fabriquez vos propres armes ! », résume l’esprit patriotique de ses concepteurs. Dès 1975, la fondation pose la première pierre de l’usine Aselsan, chargée à l’origine de développer les systèmes de communication des forces armées turques.
La suite est une lente mais constante montée en puissance. Au fil des décennies, chaque gouvernement poursuit la même ambition : développer une défense « indigène », fondée sur la diversification des fournisseurs et l’émancipation technologique. Le coup d’accélérateur se produit avec l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan et de sa formation islamo-nationaliste, l’AKP (Parti de la justice et du développement), en 2003.
Dans la continuité de cette stratégie d’émancipation, la Turquie d’Erdogan érige la souveraineté militaire en instrument de puissance régionale et de fierté nationale. Une fois solidement installé au sommet de l’Etat, le nouveau maître d’Ankara fait de cette revendication un axe central de sa politique étrangère.
De manière explicite, le pouvoir rappelle que, malgré son statut de membre historique de l’OTAN, la Turquie demeure soumise à des restrictions imposées par ses propres alliés. Celles-ci concernent notamment le transfert de technologies sensibles et la vente de certains armements. Depuis les années 1970, la Suède s’est ainsi opposée à plusieurs livraisons, tout comme l’Allemagne à partir des années 1990, invoquant les exactions de l’armée turque contre les populations kurdes.
Exportations vers 170 pays
Le pouvoir islamo-conservateur ne poursuit qu’un objectif : projeter l’image d’une Turquie forte, autonome et capable d’agir sans contrainte extérieure sur la scène internationale. Mobiliser des secteurs technologiques nationaux vers des programmes à haute valeur ajoutée devient alors une priorité d’Etat. Pour y parvenir, le gouvernement met en place un arsenal de mesures incitatives : avantages fiscaux, subventions ciblées. Les structures de défense sont centralisées, les procédures simplifiées. Cette mobilisation concertée des moyens publics et privés propulse des entreprises comme Baykar, Roketsan, Turkish Aerospace Industries ou Otokar du rang de sous-traitants sous licence à celui de concepteurs et exportateurs à part entière de systèmes d’armes sophistiqués.
En quelques années, le slogan « Yerli ve milli » (« local et national »), martelé ad nauseampar les cercles progouvernementaux, devient le mot d’ordre de la stratégie de défense. De cette rhétorique naît une forme de « techno-nationalisme » – selon l’expression des chercheurs – qui gagne peu à peu l’ensemble de la société. Sa vitrine la plus éclatante est, depuis 2018, le Teknofest, grand-messe annuelle de l’armement turc ouverte au public.
Les exportations d’armement poursuivent leur ascension. D’abord concentrées sur quelques pays musulmans – Turkménistan, Oman, Qatar –, elles s’étendent désormais à plus de 170 pays. L’industrie de défense turque, qui rassemble aujourd’hui quelque 3 500 entreprises publiques et privées, affichait en 2025 plus de 1 100 projets en cours.
Le tournant symbolique intervient avec les drones armés Bayraktar produits par Baykar. Fondée en 1986, l’entreprise connaît un essor décisif au milieu des années 2000, lorsque ses premiers minidrones de reconnaissance sont testés par l’armée turque lors d’opérations contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans les montagnes du sud-est du pays, autour de Sirnak et Cizre.
Selon un responsable de la sécurité nationale, cité par le journaliste spécialiste des questions de défense Barin Kayaoglu sur le site d’information Al-Monitor, la Turquie n’a jamais connu les « dividendes de la paix » dont a bénéficié l’Europe occidentale après la guerre froide. « Nous étions confrontés au terrorisme intérieur et transfrontalier, explique-t-il, et nos relations avec Moscou sont restées tendues tout au long des années 1990, ce qui nous a incités à moderniser nos forces armées. »
Le drone TB2, « cauchemar des Russes »
Dans ce contexte, les Bayraktar TB2 (Taktik Blok 2) vont changer la donne. Après un vol inaugural en 2014, ces drones armés sont massivement déployés par l’armée turque, dès 2019, dans le Kurdistan irakien, en Syrie et lors de la seconde guerre civile libyenne (2014-2020). Leur efficacité s’avère déterminante en 2020 au Haut-Karabakh, où l’armée azerbaïdjanaise neutralise 535 cibles sur 772 grâce aux TB2. En Ukraine, ils stoppent l’avancée des blindés russes vers Kiev en février 2022. Surnommé le « cauchemar des Russes » ou la « Kalachnikov des airs » en raison de son coût modique, le TB2 inspira même aux soldats ukrainiens une chanson devenue virale.
Lire la chronique (2022) : Le drone turc qui galvanise la résistance ukrainienne
Sur les 69 transactions d’exportation de drones armés recensées dans le monde entre 2018 et 2023, les deux tiers émanent de la Turquie. Facturés entre 2 et 4,3 millions d’euros l’unité, les TB2 coûtent quatre fois moins cher que leurs rivaux américains ou israéliens. Ils jouissent, en outre, d’une réputation de supériorité sur les modèles chinois. En une décennie, le drone turc s’est imposé comme l’emblème du savoir-faire militaire d’Ankara. L’histoire est aussi familiale : Selçuk Bayraktar, directeur technique de Baykar, a épousé en 2016 la fille cadette du président Erdogan, Sumeyye.
Le premier Etat membre de l’OTAN à commander des Bayraktar TB2 est la Pologne en 2021, suivie par la Roumanie et la Croatie. L’Europe de l’Ouest finit par se convertir à son tour en 2024. Le ton est alors donné, de Berlin, par le chancelier Olaf Scholz, qui amorce à l’automne une inflexion diplomatique majeure. Prenant acte du rôle stratégique d’Ankara face aux menaces régionales, le social-démocrate travaille à assouplir les restrictions allemandes sur les exportations d’armement vers la Turquie – à l’exception notable de l’avion de chasse Eurofighter, dont la vente reste suspendue aux réticences de la Grèce. En décembre de la même année, la marine portugaise marque un nouveau jalon en commandant deux navires de ravitaillement à l’entreprise publique turque STM.
Sur la scène internationale, le président Erdogan sait exploiter l’anxiété européenne face à l’interminable guerre en Ukraine. « La sécurité européenne est impensable sans la Turquie », déclare-t-il, en mars 2025, lors d’un repas de rupture du jeûne, à Ankara. Dans les capitales européennes, l’affirmation est prise au sérieux.
Les mois suivants confirment ce rapprochement. Ni le virage autoritaire du régime ni l’arrestation spectaculaire d’Ekrem Imamoglu – maire d’Istanbul et figure de proue du Parti républicain du peuple (CHP, opposition), plus ancienne formation politique du pays –, survenue le même mois, n’y changent quelque chose. Le 23 juillet 2025, Berlin lève son opposition aux livraisons d’Eurofighter réclamées par Ankara depuis 2023. Cet avion, produit par un consortium réunissant l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie et l’Espagne, ne pouvait être exporté sans l’accord allemand.
Ankara fanfaronne, annonce la livraison de 40 avions de chasse Eurofighter, évoquant « le début d’une nouvelle ère ». Cette décision consacre aussi le retour d’un pragmatisme assumé dans la politique étrangère allemande. Fini, les leçons de morale sur la démocratie et les droits humains. Lors d’une visite à Ankara, à l’automne 2025, le nouveau chancelier, Friedrich Merz, au pouvoir depuis mai, déclare vouloir « voir la Turquie dans l’Union européenne », sans formuler la moindre condition.
En quelques jours, Ankara devient une destination prisée des dirigeants occidentaux, à l’image du premier ministre britannique, Keir Starmer, et du ministre des affaires étrangères estonien, Margus Tsahkna. Les sujets sensibles sont soigneusement éludés : pas un mot sur le système de défense antiaérienne russe S-400, reçu par la Turquie en 2019et toujours source de tensions au sein de l’OTAN.
Les tensions avec Paris s’apaisent
Ce revirement permet à la presse progouvernementale d’attiser la flamme nationaliste. «Les dirigeants européens qui naguère nous snobaient viennent aujourd’hui frapper à notre porte, les uns après les autres, sans pour autant renoncer à leur arrogance »,raille un éditorialiste du quotidien Yeni Safak. Certains rappellent toutefois que la Turquie peine encore à intégrer les cercles décisionnels européens en matière de sécurité. Ankara est ainsi absent de la liste des huit accords de partenariat sécurité-défense conclus par l’Union européenne (UE) en 2024 et 2025 avec des Etats partageant « valeurs et intérêts communs » : des pays voisins (Norvège, Moldavie, Royaume-Uni…), mais aussi à l’autre bout du monde (Japon, Corée du Sud…).
« Dotée de la [deuxième] armée de l’OTAN [en nombre d’hommes], la Turquie n’assure pourtant pas de commandement interarmées au sein de l’Alliance, note Amélie Zima, spécialiste de l’OTAN au sein de l’Institut français des relations internationales. Les choses changent, mais le pays reste à l’écart, notamment du fait que la Grèce se sente régulièrement menacée par Ankara, ce qui place les Européens dans une sorte de conflit de loyauté. »
Malgré tout, le rapprochement se confirme. Les passes d’armes entre les présidents Emmanuel Macron et Recep Tayyip Erdogan se sont raréfiées, tandis que Paris multiplie les rencontres au niveau politique et militaire. A l’été 2025, le président français a publiquement salué Ankara comme un partenaire susceptible d’apporter des garanties de sécurité à l’Ukraine. Récemment, il a aussi été l’un des premiers à appeler son homologue turc après l’interception par l’OTAN, le 4 mars, d’un missile iranien dans l’espace aérien de la Turquie (deux autres missiles ont également été interceptés les 9 et 13 mars).
Hulusi Akar – ancien chef d’état-major, ex-ministre de la défense et actuel président de la commission de défense du Parlement – s’est rendu à Paris, le 11 octobre 2025, à la tête d’une délégation. Sollicité par Le Monde, il n’a pas répondu à nos demandes d’entretien. « La reprise du dialogue était à notre initiative, affirme le sénateur (Les Républicains) Cédric Perrin, président de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Nos interlocuteurs se montrent très directs. Ils sont notamment venus discuter d’une participation au programme SAFE. » Adopté en 2025, Security Action for Europe (Agir pour la sécurité de l’Europe) est le mécanisme de prêts de l’UE pour financer les acquisitions conjointes d’équipements militaires. Il demeure, pour l’heure, inaccessible à Ankara, en raison du veto d’Athènes.
« Les coopérations ne pourront se concrétiser que si un véritable lien de confiance est rétabli, assure Cédric Perrin. La Turquie dispose, en effet, de compétences importantes en matière de défense, et ses parlementaires sont particulièrement actifs au sein des instances multilatérales. Une fenêtre s’ouvre aujourd’hui pour des échanges plus constructifs que par le passé. »
A Berlin, la tonalité est la même. « En Allemagne, même s’il n’existe pas de large consensus sur le degré de rapprochement souhaitable avec la Turquie, on peut dire qu’il y a un socle commun sur le caractère inévitable d’une collaboration en matière de sécurité et de défense. On assiste à un véritable changement d’état d’esprit dans les relations avec Ankara », insiste Sinem Adar, chercheuse associée au Centre d’études appliquées sur la Turquie de la Stiftung Wissenschaft und Politik (« fondation pour la science et la politique »). Et la spécialiste d’ajouter : « L’ordre des priorités a changé ; c’est bien la sécurité qui domine. »
Les 7 et 8 juillet, dans la capitale turque, se tiendra le sommet de l’OTAN. Deux jours pour normaliser et renforcer un peu plus encore les relations avec les Occidentaux, mais aussi pour rappeler que la Turquie est devenue indispensable à la défense du flanc sud de l’Alliance, stratégique et aujourd’hui fragilisé par la guerre en Iran. Retrouvez l’intégralité des dossiers géopolitiques du Monde ici.
Pour approfondir (1 article)
Nicolas Bourcier Istanbul, correspondant Céline Pierre-Magnani Ankara, correspondance
