Le deuil d’un miroir : ce que la mort d’un historien raconte de la Turquie / Yavuz Baydar

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Le journaliste Yavuz Baydar a rédigé ce pamplet à la suite de la mort le 13 mars dernier de l’historien Ilber Ortayli. L’observatoire de la Turquie contemporaine est disposé à publier texte/article au sujet de la disparition de cet historien.

Le 13 mars 2026, İlber Ortaylı s’éteignait à 78 ans, et la Turquie pleurait non pas un historien, mais un héros national, une icône. Les hommages ont fusés, liturgiques : Erdoğan a tweete sa compassion, des milliers se sont pressés à la mosquée de Fatih pour l’inhumer dans ce cimetière illustre, les médias se sont s’attardés, émus, sur son bureau dans le quartier chic de Levent — rayonnages croulant sous les livres, buste de lui-même offert par des admirateurs. Une relique séculière, délibérément sacralisée. Cette dissonance — diviniser un érudit dont l’empreinte académique internationale frôle le néant — révèle moins un deuil qu’un phénomène social : un rituel collectif, un cérémonial choral.

Les panégyriques le couronnent le « plus grand historien turc », pilier des études ottomanes. Les chiffres, eux, disent toute autre chose. Web of Science n’enregistre que trois publications indexées — deux datant de 1982 et 1991, dans des revues bulgare et russe —, un maigre nombre de citations. Son œuvre la plus citée culmine à 839 références pour quatre décennies. Performance dérisoire comparée à celle des ottomanistes en milieu de carrière.

Son ère « académique » s’achève dailleurs dans les années 1990 ; après 2000, plus rien que le monde savant ne retienne véritablement. Essais populaires, chroniques domestiques, présence décennale sur la TRT (Radio Télévision de Turquie), direction du Palais de Topkapı de 2005 à 2012 : voilà le parcours.

Pour comprendre l’émotion causée par sa disparition, il faut saisir sa fonction sociale, non son bilan universitaire. Ortaylı thésaurisait un capital symbolique -aurait dit Bourdieu- immense.  Un esprit caustique, une  langue acérée, la maîtrise de langues, une assurance omnisciente, des séjours à Oxford et Cambridge —  des performances orales plus que de substance.

Dans une Turquie où la liberté académique s’est érodée de façon catastrophique — purges massives notamment celles qui ont suivi la pétition des universitaires pour la Paix en 2016, état d’urgence, licenciements, nominations d’universitaires selon leur proximité au gouvernement, criminalisation du journalisme critique—, Ortaylı tient le rôle du « génie inoffensif ». Inoffensif car son autorité ne menace jamais l’État qui ne lui cherche guère noise. Il incarne la tradition turque du respect crédule pour l’Ayaklı Kütüphane, la “bibliothèque sur pattes », que l’État et le peuple réclament à cor et à cris.

Je le connaissais depuis plus de trente ans. J’avais été fasciné par son charisme, son charme souverain. Il adorait éblouir, distiller des formules lapidaires, mais dédaignait l’écoute, surtout celles des voix dissonantes. Ses conversations ? Des joutes où il régnait en maître, gavé de potins ; son sarcasme élitiste glissait sans heurt sur son auditoire. Un bon vivant, un savant totalitaire.

Ce deuil n’est pas pour lui, mais pour la société qu’il flattait. La Turquie enterre sa vie intellectuelle muselée, projetée sur un homme incarnant la forme savante sans ses épines. Sous les régimes oppressifs, les intellectuels publics choisissent : dissidents ou légitimistes. Ortaylı excellait dans la seconde catégorie, avec aisance.

Ce n’est pas un hasard si sa direction du Palais de Topkapı coïncide pile avec l’édification néo-ottomane par l’AKP. Scène où l’État est l’acteur de la mythification de son histoire. La longévité d’Ortayli à la TRT et  sa posture aux ordres scellent son alignement : mépris pour la cause kurde (« anachronique »), 1915 ? « chaos belliqueux » plutôt que nettoyage ethnique et prémédité des Arméniens ottomans. Ce sont là des positions qui collent au narratif officiel, et ce n’est pas une coïncidence fortuite.

Son indifférence aux assauts du pouvoir contre l’autonomie universitaire —l’Université de Boğaziçi, jadis une des plus prestigieuses au monde, étouffée par Erdoğan et l’AKP — n’échappe à personne. Le silence des savants indépendants, en Turquie ou en l’exil, est éloquent.

Portrait de l’intellectuel de cour, son savoir légitime le pouvoir en place et qui en contrepartie lui offre une tribune. Lien symbiotique dont les acteurs méconnaissent ou taisent les termes.

Ce rituel funèbre projette des fantasmes simultanés. D’abord, la Turquie comme terre de savants reconnus à l’échelle internationale — mythe porté par sa gloire locale et que son invisibilité à l’étranger contredit. Ensuite, le mythe de l’héritage ottoman cosmopolite, tolérant, pluraliste — version propre à Ortayli qui expurgea la subordination des non-musulmans et la violence qui leur a été faite. Enfin, l’idéal de la pensée critique. Son sarcasme, son impatience dissidente, sa condescendance professorale deviennent des gages de rigueur pour un public privé des vérités plurielles. Loin d’éclairer les ombres de l’histoire, il alimentait, tardivement, le déni social. Sa zone de confort l’élevait — il était ravi.

Quand la vie intellectuelle agonise — universitaires jetés en prison, multiplications des« tabous », des interdits, la dissidence réprimée —, les sociétés elles ne renoncent pas. Elles projettent. Le chœur unanime des élites loue un acteur prodiguant des gestes savants sans prendre de risques, il pleure son trépas comme une perte irréparable.

Ce bureau d’Ortayli dans le quartier de Levent, les livres, le buste et le silence …il ne s’agit pas là du sanctuaire d’un érudit. C’est l’idée d’une Turquie impossible, à jamais close par sa Le 13 mars 2026, İlber Ortaylı s’éteignait à 78 ans, et la Turquie pleurait non pas un historien, mais un héros national, une icône. Les hommages ont fusés, liturgiques : Erdoğan a tweete sa compassion, des milliers se sont pressés à la mosquée de Fatih pour l’inhumer dans ce cimetière illustre, les médias se sont s’attardés, émus, sur son bureau dans le quartier chic de Levent — rayonnages croulant sous les livres, buste de lui-même offert par des admirateurs. Une relique séculière, délibérément sacralisée. Cette dissonance — diviniser un érudit dont l’empreinte académique internationale frôle le néant — révèle moins un deuil qu’un phénomène social : un rituel collectif, un cérémonial choral.

Les panégyriques le couronnent le « plus grand historien turc », pilier des études ottomanes. Les chiffres, eux, disent toute autre chose. Web of Science n’enregistre que trois publications indexées — deux datant de 1982 et 1991, dans des revues bulgare et russe —, un maigre nombre de citations. Son œuvre la plus citée culmine à 839 références pour quatre décennies. Performance dérisoire comparée à celle des ottomanistes en milieu de carrière.

Son ère « académique » s’achève dailleurs dans les années 1990 ; après 2000, plus rien que le monde savant ne retienne véritablement. Essais populaires, chroniques domestiques, présence décennale sur la TRT (Radio Télévision de Turquie), direction du Palais de Topkapı de 2005 à 2012 : voilà le parcours.

Pour comprendre l’émotion causée par sa disparition, il faut saisir sa fonction sociale, non son bilan universitaire. Ortaylı thésaurisait un capital symbolique -aurait dit Bourdieu- immense.  Un esprit caustique, une  langue acérée, la maîtrise de langues, une assurance omnisciente, des séjours à Oxford et Cambridge —  des performances orales plus que de substance.

Dans une Turquie où la liberté académique s’est érodée de façon catastrophique — purges massives notamment celles qui ont suivi la pétition des universitaires pour la Paix en 2016, état d’urgence, licenciements, nominations d’universitaires selon leur proximité au gouvernement, criminalisation du journalisme critique—, Ortaylı tient le rôle du « génie inoffensif ». Inoffensif car son autorité ne menace jamais l’État qui ne lui cherche guère noise. Il incarne la tradition turque du respect crédule pour l’Ayaklı Kütüphane, la “bibliothèque sur pattes », que l’État et le peuple réclament à cor et à cris.

Je le connaissais depuis plus de trente ans. J’avais été fasciné par son charisme, son charme souverain. Il adorait éblouir, distiller des formules lapidaires, mais dédaignait l’écoute, surtout celles des voix dissonantes. Ses conversations ? Des joutes où il régnait en maître, gavé de potins ; son sarcasme élitiste glissait sans heurt sur son auditoire. Un bon vivant, un savant totalitaire.

Ce deuil n’est pas pour lui, mais pour la société qu’il flattait. La Turquie enterre sa vie intellectuelle muselée, projetée sur un homme incarnant la forme savante sans ses épines. Sous les régimes oppressifs, les intellectuels publics choisissent : dissidents ou légitimistes. Ortaylı excellait dans la seconde catégorie, avec aisance.

Ce n’est pas un hasard si sa direction du Palais de Topkapı coïncide pile avec l’édification néo-ottomane par l’AKP. Scène où l’État est l’acteur de la mythification de son histoire. La longévité d’Ortayli à la TRT et  sa posture aux ordres scellent son alignement : mépris pour la cause kurde (« anachronique »), 1915 ? « chaos belliqueux » plutôt que nettoyage ethnique et prémédité des Arméniens ottomans. Ce sont là des positions qui collent au narratif officiel, et ce n’est pas une coïncidence fortuite.

Son indifférence aux assauts du pouvoir contre l’autonomie universitaire —l’Université de Boğaziçi, jadis une des plus prestigieuses au monde, étouffée par Erdoğan et l’AKP — n’échappe à personne. Le silence des savants indépendants, en Turquie ou en l’exil, est éloquent.

Portrait de l’intellectuel de cour, son savoir légitime le pouvoir en place et qui en contrepartie lui offre une tribune. Lien symbiotique dont les acteurs méconnaissent ou taisent les termes.

Ce rituel funèbre projette des fantasmes simultanés. D’abord, la Turquie comme terre de savants reconnus à l’échelle internationale — mythe porté par sa gloire locale et que son invisibilité à l’étranger contredit. Ensuite, le mythe de l’héritage ottoman cosmopolite, tolérant, pluraliste — version propre à Ortayli qui expurgea la subordination des non-musulmans et la violence qui leur a été faite. Enfin, l’idéal de la pensée critique. Son sarcasme, son impatience dissidente, sa condescendance professorale deviennent des gages de rigueur pour un public privé des vérités plurielles. Loin d’éclairer les ombres de l’histoire, il alimentait, tardivement, le déni social. Sa zone de confort l’élevait — il était ravi.

Quand la vie intellectuelle agonise — universitaires jetés en prison, multiplications des« tabous », des interdits, la dissidence réprimée —, les sociétés elles ne renoncent pas. Elles projettent. Le chœur unanime des élites loue un acteur prodiguant des gestes savants sans prendre de risques, il pleure son trépas comme une perte irréparable.

Ce bureau d’Ortayli dans le quartier de Levent, les livres, le buste et le silence …il ne s’agit pas là du sanctuaire d’un érudit. C’est l’idée d’une Turquie impossible, à jamais close par sa mort.mort.

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