COURRIER INTERNATIONAL, 8 juin 2026
En Turquie, une récente décision de justice a évincé Özgür Özel de la présidence du Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition du pays, et rétabli son ancien leader, Kemal Kiliçdaroglu. Alors qu’une lutte d’influence s’engage entre les deux hommes qui cherchent à asseoir leur légitimité, le camp du président Recep Tayyip Erdogan est le principal bénéficiaire de la situation.
La panique continue à souffler dans les rangs du Parti républicain du peuple (CHP), principal parti d’opposition en Turquie. Le 21 mai, une décision de justice a annulé la primaire interne de 2023 ayant porté Özgür Özel à sa tête et a rétabli son rival vaincu, Kemal Kiliçdaroglu. Trois jours plus tard, la police anti émeute a fait irruption de force au siège du CHP à Ankara, utilisant des gaz lacrymogènes et frappant des membres du parti avant de les expulser des lieux.
Kemal Kiliçdaroglu, personnage dépourvu de charisme, est critiqué pour ses multiples échecs électoraux face au président islamo-nationaliste, Recep Tayyip Erdogan. Le 30 mai, il s’est affiché sur les réseaux sociaux, reprenant place dans son bureau au siège du parti. Désormais, ses partisans et lui veulent obtenir la destitution d’Özgür Özel de ses fonctions de président du groupe parlementaire d’opposition, rapporte le quotidien Sözcü.
Ce même 30 mai, l’intéressé était à l’initiative d’une manifestation qui a rassemblé des milliers de personnes à Ankara. Özgür Özel a affirmé que le CHP “ne [pouvait] pas être dirigé par un responsable nommé” et appelé Kemal Kiliçdaroglu à se présenter à une nouvelle primaire interne.
S’il venait à être déchu de son poste de chef de l’opposition au Parlement, Özel pourrait voir son immunité parlementaire levée et être emprisonné. En attendant, il multiplie les meetings et tente de regagner la tête du parti plutôt que de créer sa propre formation politique.
Le coup de grâce ou le début d’un réveil démocratique ?
Le 1er juin, Özgür Özel s’est fendu d’une tribune publiée dans le magazine américain Newsweek. “La crise de la démocratie turque pourrait avoir à long terme des conséquences sur la sécurité de l’Europe et du Moyen-Orient”, met-il en garde. D’un côté, l’absence d’alternative démocratique pourrait déboucher sur une colère populaire et une instabilité grandissante, de l’autre, le pouvoir pourrait être tenté d’externaliser sa crise de légitimité en se lançant dans une “politique étrangère agressive, une rhétorique militariste et un aventurisme géopolitique”, poursuit-il.
Cette prise en main du parti créé par le fondateur de la république turque, Mustafa Kemal Atatürk, indigne les membres de l’opposition mais aussi les juristes, qui soulignent notamment que ce genre de décision aurait dû être rendue par le Haut conseil électoral et non par une cour de justice ordinaire. “C’est encore pire que s’ils avaient juste fermé le parti”, estime le professeur de droit Hasim Kiliç, ancien juge de la Cour constitutionnelle, cité par le quotidien de gauche Evrensel.
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La nomination d’une nouvelle direction à la tête du CHP est massivement rejetée par l’opinion, se réjouit le quotidien de gauche Birgün. “La Turquie n’est pas condamnée à endosser la camisole de force qu’on lui destine. Surtout, elle dispose d’un potentiel d’opposition sociale capable de dire stop à tout ce qui est en train de se produire”, veut croire un éditorialiste du journal.
En attendant, les arrestations d’élus locaux du CHP – qui avait remporté haut la main les élections municipales de 2024 – se poursuivent. Lundi 8 juin, le maire de Buca, 500 000 habitants, un des principaux districts de la ville d’Izmir, a été démis de ses fonctions par la justice, rapporte le quotidien Hürriyet. Il avait été arrêté le 2 juin en compagnie de 54 autres personnes et placé en détention préventive pour des accusations de corruption.
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