Entre Israël et la Turquie, des tensions révélatrices de rivalités personnelles et stratégiques entre Benyamin Nétanyahou et Recep Tayyip Erdogan/Luc Broner/LE MONDE

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Le Monde, le 22 août, 2026


Du devenir de Gaza à l’évolution de la situation en Syrie, les points de friction ne manquent pas entre les deux puissances militaires de la Méditerranée orientale. Depuis trois ans, leurs relations ne cessent de se dégrader sur plusieurs fronts.

La liste des accrochages, des menaces et des insultes continue de s’allonger entre les dirigeants de deux des principales puissances militaires de la Méditerranée orientale. Vendredi 21 août, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a accusé le président turc, Recep Tayyip Erdogan, d’être « un dictateur antisémite », reprenant, presque au mot près, une accusation similaire formulée en juin après que le dirigeant turc avait présenté l’Etat hébreu comme une « menace » directe pour son pays.

« Erdogan est un dictateur antisémite qui a massacré des Kurdes, abrite des terroristes du Hamas, occupe la moitié de Chypre et emprisonne un nombre record de journalistes et de politiciens qui s’opposent à lui. Il cherche désormais à étendre son agression contre Israël jusqu’en Syrie. Israël ne le tolérera pas », a fustigé M. Nétanyahou dans son communiqué.

La déclaration répondait à l’annonce, quelques heures plus tôt, par le ministre de la justice turc, Akin Gürlek, de l’émission d’un mandat d’arrêt contre M. Nétanyahou, dans le cadre d’une enquête sur l’interception de la « flottille pour Gaza », en mai, au cours de laquelle des militants avaient subi des violences graves. Cette mise en cause intervient, là aussi, après un épisode similaire, fin 2025, lorsque la justice turque avait émis un autre mandat d’arrêt contre M. Nétanyahou accusé de « génocide » et de « crimes contre l’humanité » à Gaza.

Les relations entre la Turquie et Israël n’ont cessé de se dégrader depuis trois ans sur plusieurs fronts. Le premier concerne la Syrie, perçue par les deux puissances comme un territoire stratégique pour leurs propres intérêts. Après la chute de l’ancien président, Bachar Al-Assad, en décembre 2024, l’aviation de l’Etat hébreu a détruit une partie significative de ce qui restait de l’armée de Damas. Israël occupe une zone de « sécurité », le long de sa frontière avec la Syrie, sur le modèle des zones de protection mises en place à Gaza et dans le sud du Liban. La Turquie, de son côté, a pris position, depuis plusieurs années, dans le nord du pays.

L’Etat hébreu affirme que ses services de renseignement auraient identifié un nouveau projet d’installation de militaires turcs sur l’aéroport d’Abou Al-Douhour, au sud de ses positions actuelles. Mardi 18 août, l’aviation israélienne a frappé le site à plusieurs reprises.

« Israël et la Syrie se sont entendus sur un statu quo en matière de sécurité, que Damas était sur le point de rompre en autorisant le déploiement de troupes turques sur une base aérienne près d’Alep, a justifié M. Nétanyahou. Israël a averti la Syrie à plusieurs reprises qu’un tel déploiement représenterait une menace pour [sa] sécurité. Damas a choisi d’ignorer ces avertissements. » C’est une « escalade inutile », a commenté, agacé, l’envoyé spécial de Donald Trump pour la Syrie, Tom Barrack, par ailleurs ambassadeur des Etats-Unis en Turquie.

Sondages défavorables

Le devenir de la bande de Gaza et le rôle du Hamas constituent un deuxième terrain d’affrontement majeur. La Turquie, qui a rejoint la procédure lancée, fin décembre 2023, par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice, accusant l’Etat hébreu de génocide dans l’enclave, a fait de la défense des Palestiniens un des axes de sa diplomatie. « Qu’Allah détruise et anéantisse l’Israël sioniste », a déclaré M. Erdogan en mars 2025, en réaction à la destruction du territoire gazaoui.

Israël, de son côté, récuse toute intervention d’Ankara sur Gaza au nom de sa proximité – perçue comme une complicité – avec le Hamas. M. Nétanyahou avait toutefois dû s’incliner au moment de la négociation du cessez-le-feu, en octobre 2025, lorsque la Turquie était intervenue pour faciliter les ultimes discussions avec l’organisation islamiste palestinienne, dont une partie de l’appareil est installée sur son territoire, au grand dam des dirigeants israéliens.

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Le contexte électoral en Israël contribue à attiser les querelles. Beaucoup d’observateurs estiment que toute situation de tension ou de crise sécuritaire est favorable au premier ministre, et que celui-ci pourrait chercher à en profiter alors que les sondages lui sont défavorables.

« Le président Erdogan a ouvertement appelé à la destruction d’Israël. Le 7-Octobre a montré clairement à tout le monde que lorsque votre ennemi vous dit qu’il veut vous détruire, vous devriez probablement le croire », justifie l’entourage de M. Nétanyahou. Celui-ci tente, pour les mêmes raisons, de s’opposer à l’hypothèse d’achats d’avions de combat américains F-35 par la Turquie – un autre sujet sensible –, arguant auprès de Donald Trump que cette décision « détruirait l’équilibre au Moyen-Orient ».

L’hostilité vis-à-vis d’Ankara dépasse toutefois largement les rangs de l’actuelle coalition gouvernementale. Naftali Bennett, un des principaux leaders de l’opposition, a ainsi déclaré, en février : « La Turquie est le nouvel Iran. »

Yaïr Lapid, qui pourrait devenir le ministre des affaires étrangères si l’opposition gagne les élections législatives en octobre, a publiquement soutenu le bombardement de l’aéroport militaire d’Abou Al-Douhour, en Syrie, tout en plaidant pour une voie diplomatique. « Nous devons faire comprendre que nous ne tolérerons pas que la Turquie joue dans notre arrière-cour, mais aussi mettre en place un mécanisme de gestion des conflits qui évitera des catastrophes inutiles. La situation actuelle n’est pas bonne pour nous. Nous n’avons pas besoin de créer de plus en plus de conflits régionaux, mais de les prévenir », a expliqué M. Lapid, mercredi.

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L’évaluation d’une menace accrue est partagée, au-delà des responsables politiques, par les élites militaires. « Nous voyons ce qui se passe et nous suivons de près l’évolution sur le front syrien ; nous devons nous préparer en conséquence. Nous ne permettrons pas à des forces hostiles de s’implanter à nos frontières », a prévenu le chef d’état-major israélien, Eyal Zamir, lors d’une visite aux troupes présentes sur le sol syrien au lendemain des frappes.

Une commission de réflexion confiée au général Jacob Nagel avait sonné l’alarme, début 2025, sur l’appétit croissant de la Turquie et son influence au Moyen-Orient, évoquant même, selon les médias israéliens, le spectre d’une confrontation directe entre les deux pays. Une analyse reprise par des experts, inquiets de voir les antagonismes se multiplier.

« La proximité géographique de la Turquie avec Israël, la taille et les capacités de [son] armée, son influence régionale croissante et son poids diplomatique grandissant en font un enjeu de sécurité qui justifie une surveillance étroite », relevait, en juin, le chercheur Ely Karmon dans une note pour l’Institut international de contre-terrorisme à l’université Reichman d’Herzliya.

Luc Bronner (Jérusalem, correspondant)


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