Coup de froid entre l’Azerbaïdjan et la Turquie sur fond d’« affaire du voile » et d’ambitions régionales contrariées/Nicolas Bourcier/LE MONDE

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Le Monde, le 6 novembre 2026

Partie d’une décision de Bakou d’interdire le port du hijab dans ses écoles, la querelle entre les deux alliés révèle des rivalités profondes.

Depuis un peu plus de six semaines, une tension inattendue entre la Turquie et l’Azerbaïdjan s’est invitée dans le débat public, d’une manière d’abord feutrée et confuse, avant de prendre des proportions aussi sérieuses que déconcertantes pour leurs relations. Les deux pays, qui ont plutôt pour habitude de se proclamer les plus proches des alliés – « deux Etats, une nation », comme le veut la formule populaire, rendue célèbre dans les années 1990 par Heydar Aliev, le père de l’actuel homme fort de Bakou –, sont entrés dans une querelle diplomatique d’une rare ampleur, née de la restriction du port du hijab dans les écoles d’Azerbaïdjan.

La polémique a débuté le 21 septembre, lorsque le gouvernement azerbaïdjanais a approuvé une circulaire plus restrictive sur les uniformes scolaires, qui interdit de fait aux élèves de porter le voile islamique dans les écoles publiques du pays. Deux jours plus tard, dans son discours à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), le président turc, Recep Tayyip Erdogan – dont le Parti de la justice et du développement (AKP) a mis fin à l’interdiction du foulard islamique en Turquie –, a dénoncé toute restriction vestimentaire visant les femmes musulmanes, présentée comme une atteinte à leurs libertés fondamentales, sans nommer l’Azerbaïdjan.

A Bakou et dans d’autres villes du pays, des manifestations non autorisées ont eu lieu dès l’entrée en application de la mesure, le 12 octobre, provoquant des échauffourées avec la police. Le même jour, côté turc à Ankara, Oktay Saral, conseiller principal d’Erdogan, et Leyla Sahin Usta, vice-présidente du groupe parlementaire de l’AKP, ont exprimé leur indignation face à la politique azerbaïdjanaise dans des messages publiés sur X. Deux prises de position largement commentées sur les réseaux sociaux, mais que le gouvernement turc a immédiatement cherché à désamorcer.

Accusation d’ingérence

Le porte-parole du parti, Ömer Çelik, a prévenu que l’AKP ne tolérerait aucune tension politique entre les deux pays. Binali Yildirim, l’homme de confiance de Recep Tayip Erdogan et ancien premier ministre, a déclaré à un site d’information azerbaïdjanais : « Qui oserait s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Azerbaïdjan ? » Et le 14 octobre, Devlet Bahçeli, l’allié ultranationaliste de la coalition gouvernementale, a appelé au respect des systèmes juridiques des deux pays.

Trop tard, visiblement. Prenant pour cible les propos d’Oktay Saral, le Parti du nouvel Azerbaïdjan, la formation du président Ilham Aliev, a accusé l’AKP d’ingérence dans les affaires intérieures du pays. Dans un communiqué, il affirme qu’« aucun Etat du monde islamique n’a le droit d’imposer sa volonté à d’autres peuples musulmans » et a dénoncé des « penchants hégémoniques ».

Un média azerbaïdjanais est même allé jusqu’à prétendre que le ministre des affaires étrangères turc, Hakan Fidan, avait tenu, lors de son séjour à Bakou, mi-octobre, des « discussions secrètes » avec une organisation caritative afin de fomenter des actes malveillants contre le gouvernement. Une accusation aussitôt démentie par l’ambassade turque à Bakou.

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Le 19 octobre, le gouvernement azerbaïdjanais a demandé le limogeage du conseiller Saral, rapporte le site d’information Middle East Eye. De son côté, le parquet général d’Azerbaïdjan a émis, au même moment, des mandats d’arrêt contre sept personnes vivant en Turquie, accusées d’appeler « au renversement du gouvernement et incitation à la haine religieuse ». Deux jours plus tard, l’Azerbaïdjan a annoncé interdire d’entrée sur son territoire 31 autres ressortissants turcs. Parmi eux figurent le commentateur Fatih Tezcan, proche du président Erdogan, l’écrivain Zekeriya Ceran et l’activiste Ridvan Kaya, président de Özgür-Der, une association de défense des droits de tendance islamiste. Celle-ci a organisé plusieurs rassemblements de protestation devant le consulat azerbaïdjanais à Istanbul.

A Ankara, le malaise est évident. Alors que la question du voile est un sujet récurrent et trouve un écho profond auprès de l’électorat de l’AKP et de ses fondateurs, le gouvernement turc reste officiellement silencieux. Au cours de ces jours de flottement, on apprend que certains comptes critiques envers Bakou ont été bloqués. Et le 26 octobre, c’est Oktay Saral en personne qui, après dix ans passés auprès du chef de l’Etat, a annoncé sa démission. « Notre président m’a nommé à ce poste et j’ai démissionné sur ses instructions », a-t-il sobrement déclaré.

Le soir même, la police d’Istanbul a arrêté Muhammed Emin Yildirim, représentant stambouliote de Köklü Degisim, un média lié au Hizb ut-Tahrir, un parti islamiste né d’une scission avec les Frères musulmans, pour outrage à des dirigeants d’un Etat étranger. Un de ses collègues est également interpellé à Hatay et un militant interrogé dans un commissariat d’Ankara.

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Malgré ces concessions faites à Bakou, le régime Aliev ne semble pas enclin à amorcer une désescalade.Un coup de téléphone entre le président Erdogan et son homologue azerbaïdjanais, le 21 octobre, n’y changera rien. Invité personnellement par le président turc, Ilham Aliev boycottera le sommet annuel des Etats turcophones organisé Ankara le 30, préférant assister à la remise de récompenses aux vainqueurs d’un tournoi de football organisé par la Fédération internationale de football association pour les moins de 15 ans. Pour Ankara, l’affront est de taille.

A ce stade, l’affaire dépasse, de loin, le simple cadre du voile. Pour de nombreux analystes, cette crise est devenue le symptôme d’une fracture plus profonde, aux causes multiples. Selon Foreign Policy, qui relève plusieurs divergences de fond, elle tient à la fois aux liens étroits qu’entretient Bakou avec Israël, longtemps source de malaise pour Ankara, à une divergence sur la souveraineté régionale et à la méfiance d’Ilham Aliev à l’égard des islamistes turcs. Dans un article publié le 23 octobre, le magazine de géopolitique en ligne revient sur le traumatisme qu’a représenté la tentative de putsch de 1995, à Bakou, impliquant des Turcs, et sur l’inquiétude croissante des dirigeants azerbaïdjanais face à « l’ambition inébranlable » de l’élite de l’AKP « de faire de la Turquie la puissance prédominante de leur région commune ».

Dépendance économique accrue

Et puis, surtout, il y a cette dépendance économique qui s’accroît et tend à devenir un instrument de pression aux yeux de Bakou. A un point où le portail d’information en ligne azerbaïdjanais Day.aza tenu à rappeler, ces derniers jours, que le budget azerbaïdjanais n’était pas un fonds de réserve pour le gouvernement turc : « Des frères, oui. Un portefeuille, non. »

L’Azerbaïdjan fournit en effet un cinquième du gaz importé par la Turquie et Socar, sa compagnie publique, y figure comme le premier investisseur privé étranger avec 18 milliards de dollars (16 milliards d’euros) en quinze ans. Le groupe possède un complexe pétrochimique, une raffinerie et détient également la participation majoritaire dans Tanap, le gazoduc qui transporte le gaz azerbaïdjanais à travers l’Anatolie vers l’Europe. Le pétrole, lui, rejoint le port de Ceyhan par l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, où il est chargé en partie sur des pétroliers à destination d’Israël. D’après un député AKP, la Turquie y perçoit 1,27 dollar par baril en droits de transit.

« Dans la politique étrangère d’Erdogan, l’argent et les affaires ont presque toujours primé sur les principes, écrit Ezgi Basaran, ancienne journaliste et politologue à l’université d’Oxford, dans une note sur la plateforme Substack. Si quelqu’un pouvait encore croire qu’un foulard d’écolière à Bakou pouvait avoir plus de poids qu’une raffinerie à Izmir, il serait temps de le réveiller brutalement à la realpolitik du pays d’Erdogan. »

Le 4 octobre, le président turc a fait savoir qu’il prévoyait, « sauf circonstances extraordinaires », de se rendre à Bakou le 8 novembre, qui commémore en Azerbaïdjan la victoire survenue en 2020 contre les forces arméniennes dans le Haut-Karabakh. Cinq jours après l’absence d’Ilham Aliev au sommet d’Ankara, l’annonce en dit long sur le rapport de force actuel.

Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)

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