Le Monde, le 4 novembre 2026
Le Kurde, opposant farouche au président Recep Tayyip Erdogan, a été condamné pour « propagande terroriste ». Depuis sa détention, il confie au « Monde » garder espoir en l’avenir.
Depuis dix ans déjà, Selahattin Demirtas vit derrière les barreaux. Dix ans, jour pour jour, ce 4 novembre, que cet avocat de formation au talent oratoire doublé d’un humour ravageur, élu député, coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP, devenu DEM, troisième force du Parlement turc) et figure charismatique du mouvement kurde a été arrêté chez lui, dans sa ville de Diyarbakir, dans le sud-est du pays, à 4 heures du matin, emmené par la police sous les yeux de sa femme, Basak, et de leurs deux filles.
C’est lui qui a été la première véritable bête noire politique du président Recep Tayyip Erdogan, la menace électorale la plus crédible et la plus inattendue que ce dernier ait affrontée. Surnommé le « Obama kurde » par la presse étrangère, « Selo » par ses sympathisants et les milieux progressistes turcs, il avait réussi quelque chose que personne avant lui n’avait accompli : sortir le parti kurde de son ghetto électoral. Lors de la campagne présidentielle de 2014, ce tout juste quarantenaire avait alors lancé au chef de l’Etat en direct à la télévision un tonitruant : « Nous ne te ferons pas président ! » La formule, simple et directe, était devenue virale.
En 2015, le HDP séduit une gauche turque plurielle, bien au-delà de sa base traditionnelle. Il obtient aux législatives de juin 13 % des voix et prive le Parti de la justice et du développement, l’AKP, la formation de M. Erdogan, de sa majorité absolue, provoquant sa première défaite électorale significative depuis 2002. Selahattin Demirtas devient le seul opposant à avoir trouvé la formule pour battre l’indéboulonnable chef de l’Etat sur son propre terrain, celui de l’éloquence populaire.
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Trop, sans doute. L’opposant est arrêté avec une dizaine d’autres députés HDP, dans le cadre des purges qui suivent la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, accusé de liens avec le PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan, en guerre contre l’Etat turc depuis 1984). Une fois incarcéré, les procédures contre lui se multiplient et s’empilent. D’abord condamné à cinq ans de prison pour « propagande terroriste » en raison d’un discours public prononcé en 2013, il voit ensuite sa peine alourdie de trois ans pour « insulte au président ».
S’ensuit le procès dit « de Kobané », l’affaire la plus lourde. Elle porte sur les manifestations pro-kurdes d’octobre 2014 en soutien aux combattants de Kobané, dans le Nord syrien, face à l’organisation Etat islamique. Le HDP avait appelé à des rassemblements. Dans les jours qui ont suivi, des affrontements éclatent dans plusieurs villes turques, faisant 37 morts. Cent huit personnes sont prises pour cible par un acte d’accusation de plus de 5 000 pages, concocté par les procureurs d’Ankara. Au terme d’un procès-fleuve de trois ans, largement dénoncé comme inique, Selahattin Demirtas est condamné, en mai 2024, sur la base d’un discours et de plusieurs tweets, à quarante-deux ans de prison.
Depuis, la répression n’a cessé de s’intensifier contre les opposants, les élus, les journalistes et les critiques de tous bords. L’autre « bête noire » du président, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, a été arrêté, lui aussi, à son domicile, tôt le matin.
« Etouffer le pluralisme »
Pour Selahattin Demirtas, la Cour européenne des droits de l’homme a formulé à trois reprises des conclusions sans équivoque : « Cette détention litigieuse vise à réduire le requérant au silence, à étouffer le pluralisme et à limiter la liberté du débat politique. »
Ses défenseurs ont eu beau dénoncer les contradictions de l’accusation, le recours aux témoins anonymes et des charges fondées sur des propos plutôt que sur des actes, rien n’y fait. La pression du judiciaire s’est même élargie : il y a encore quelques mois, un de ses avocats a été condamné à onze ans de prison pour « appartenance à une organisation terroriste ». Et puis il y a ce sentiment que chaque fois qu’une libération semble s’esquisser, une nouvelle procédure vient la neutraliser.
Encore en novembre 2025, lorsque l’ultranationaliste Devlet Bahceli, allié du président et initiateur surprise, il y a deux ans, du processus de négociation avec le PKK, affirme que la libération de Selahattin Demirtas « sera de bon augure pour la Turquie », un tribunal prononce, à peine deux mois plus tard, une condamnation supplémentaire. Ainsi, en janvier, une cour de Mersin a infligé une peine d’un an de prison supplémentaire pour « insultes en chaîne » au président Erdogan, sur la base de discours prononcés en… 2015 et 2016.
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Lui semble n’avoir jamais renoncé à son sourire ni à cet optimisme qui l’avait rendu si populaire. Dans un échange de courriers avec ses avocats, mi-octobre, il dit se sentir « bien à tous les égards, [s]a santé et [s]on moral sont excellents ». Seul regret, confie-t-il : « J’ai commencé à écrire un nouveau livre, mais je ne pense pas pouvoir le terminer. »
En dix ans de détention, Selahattin Demirtas a publié huit romans, nouvelles et essais. Des textes plus ou moins courts, mêlant humour et douleurs, drames du quotidien et gens ordinaires, où la prison et sa cellule de 12 mètres carrés n’apparaissent qu’en filigrane.
Son éditrice française, Emmanuelle Collas, dit élégamment qu’il est entré en littérature dès son premier texte, Seher (L’Aurore, Ed. Points, 2018). Prix Montluc résistance et liberté, il s’est vendu en Turquie à plus de 240 000 exemplaires, un des plus gros best-sellers de l’histoire de l’édition du pays. Après Obama, certains lui reconnaissent désormais quelque chose de Vaclav Havel et de Nelson Mandela.
Son dernier opus, Jamal (non traduit, avril 2025), est un roman de réflexion sur le sens de la liberté. Une preuve supplémentaire de sa foi intraitable en l’avenir. « J’accorde une grande importance au processus de paix en cours et je le soutiens, nous livre-t-il, en ajoutant, tout en retenue : Pour l’instant, plutôt que de m’interroger sur ce qu’il adviendra de ma situation personnelle dans le cadre de ce processus, je considère comme prioritaire que les morts cessent. Cependant, je crois également que la libération de nombreux prisonniers politiques, dont je fais partie, est proche. Salutations et amitiés. »
