Le troisième sacre – FRANCE INTER

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Comment expliquer cette réélection quand on connaît l’héritage et le bilan politique d’Erdogan ? La reporter Claude Guibal questionne les enjeux sociétaux à venir de la Turquie, maintenant que le sultan caméléon dispose à nouveau du destin du pays. Pour écouter l’émission sur France Inter du 16 juin 2023.

Istanbul, 28 mai 2023. Reccep Tayyip Erdogan savoure son sacre : plus de 52 % des voix pour lui, un peu moins de 48 % pour son rival, Kemal Kilicdaroglu.

Quatre mois plus tôt, un terrible tremblement de terre détruisait le sud-est du pays et semblait ébranler la puissance d’Erdogan. Bilan du séisme, apocalyptique : 50 000 morts officiellement au moins et les chiffres qui circulent auprès des hôpitaux sont bien plus vertigineux puisqu’on parle de plus de 100 000 victimes.

Le pays, déjà laminé par l’inflation n’est plus que douleur et colère. Erdogan, en 20 ans de pouvoir, semble n’avoir jamais été aussi fragilisé au seuil d’une élection. Pourtant, il a été réélu président de la République de Turquie pour cinq autres années.

Une campagne nauséabonde et un pays coupé en deux

Pour la première fois réunie, l’opposition avait mis face à Erdogan un homme, Kemal Kilicdaroglu, chef du CHP, le parti Kemaliste, porté par une coalition inédite et hétéroclite, qui mêle libéraux, extrême droite, laïcs, pro-kurdes. Tous unis dans un seul objectif : se débarrasser d’Erdogan. Cette fois-ci, à travers la Turquie, ils sont très nombreux à y avoir cru dans le contexte alarmant du terrible tremblement de terre. En quelques mois, l’opposition avait réussi à transformer l’image de Kemal Kilicdaroglu prônant l’union, quand en face, en double inversé, Erdogan jouait de nouveau la polarisation en s’appuyant sur le contrôle d’une grande partie des médias nationaux et l’aide à la population meurtrie par le séisme selon des lignes partisanes.

Mais le 14 mai 2023, au soir du premier tour, alors que les espoirs sont immenses dans le camp de l’opposition, c’est la douche froide : la coalition qu’Erdogan a formée avec l’extrême droite remporte la majorité au Parlement, lors des législatives qui se tiennent au même moment. Kemal Kilicdaroglu est éreinté et dépassé par la machine de guerre électorale de l’AKP d’Erdogan.

Les enjeux de la politique islamo-conservatrice d’Erdogan sur la Turquie de demain

Dans quoi s’engage la Turquie maintenant que Reccep Tayyip Erdogan a remporté son pari électoral ? Qu’est-ce que la Turquie a le plus à craindre dans l’avenir proche ? Claude Guibal interroge ce que cette réélection a de particulier, et ce que pourrait être l’avenir de la Turquie à court terme. En s’appuyant sur des témoignages saisissants, elle parcourt les différents enjeux politiques de cette réélection. Avec un gouvernement soucieux d’exploiter les principes de l’identité nationale, du modèle de la famille traditionnelle dans le seul de cristalliser l’électorat islamo-conservateur et polariser la société turque en stigmatisant les minorités stigmatisées. Qu’en sera-t-il du traitement politique des Kurdes, ou encore de la communauté LGBT ?

Réflexion également sur les dangers qui menacent les principes laïcs du régime républicain ; l’état de santé global de la démocratie dans un pays qui donne du champ aux forces nationalistes réactionnaires et anti-occidentales ; l’instabilité régionale ; la position de la Turquie dans la guerre russo-ukrainienne ; la question migratoire…

L’identité nationale du pays est la recette de ce troisième sacre, l’islam liée à la nation, la tentation d’un empire culturel, religieux, d’influence. Erdogan, le sultan caméléon, aborde son troisième mandat présidentiel plus que jamais endurci par ces trois mois incertains où il a senti son trône se dérober. L’incroyable animal politique a su rebondir, faire feu de tout bois, réussissant son pari d’être là pour faire entrer la Turquie dans un nouveau siècle, 100 ans après la fondation de la République par Atatürk, ce père de la Nation dont il veut effacer et surpasser le souvenir dans les cœurs des Turcs.

Intervenants

Ali Bayramoglu, éditorialiste libéral
Berk Esen, politologue, enseignant de sciences politique à l’université Sabanji d’Istanbu.
Mesut Yeğen, sociologue kurde qui travaille sur le nationalisme et la question kurde.
Oljan, militant de la communauté LGBT d’Istanbul
Handé Sart, professeure de psychologie de Boazice
Ahmet Insel, politologue

Équipe

Récit et production : Claude Guibal
Réalisation : Fabrice Laigle
Documentation sonore : Emmanuelle Fournier
Mixage : Benjamin Orgeret

Pour écouter l’émission sur France Inter du 16 juin 2023.

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