Sommet. L’espace turcophone poursuit sa consolidation – Courrier International/Alda Engoian 

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« Le 9e sommet de l’Organisation des États turciques (OET) s’est tenu à Samarcande le 11 novembre. Cette organisation, que certains voient comme une structure artificielle créée pour contrecarrer l’influence russe en Asie centrale, se positionne de plus en plus comme un forum qui veut peser sur le plan géopolitique » rapporte Alda Engoian dans Courrier International du 14 novembre 2022.

Le 9e sommet de l’Organisation des États turciques (OET), réunissant l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et la Turquie (le Turkménistan et la Hongrie ont le statut d’observateur), s’est tenu le 11 novembre à Samarcande, en Ouzbékistan, sous le slogan “La nouvelle ère de la civilisation turcique : vers un progrès et une prospérité partagés”, rapporte le site ouzbek Kun.

Parmi une dizaine de documents adoptés à l’issue du sommet, le site met en exergue “la stratégie 2022-2026, visant à renforcer l’autorité de l’organisation, qui couvre une vaste région de plus de 170 millions de personnes et, surtout, à porter à un niveau encore plus élevé la coopération des pays et des peuples qui partagent une histoire, une langue et une culture communes”.

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La coopération économique entre les pays membres est le talon d’Achille de l’organisation : selon le président du pays hôte, Chavkat Mirzioïev, “le commerce entre nos pays ne représente que 4 % du commerce extérieur total”, relaie le journal ouzbek Gazeta.uz. Pour y remédier, Mirzioïev a proposé de créer au sein de l’OET un “espace de nouvelles opportunités économiques” ainsi qu’un fonds d’investissement turcique. Il invite également à “se concentrer sur l’amélioration de la compétitivité des corridors de transit dans la région, en introduisant les tarifs les plus favorables aux entreprises et en créant des infrastructures de transport modernes”. Par ailleurs sur sa proposition a été instauré le “Forum économique international turcique”.

Moscou reste à distance

Face à l’activation de la “coopération turcique” qui fête ses 30 ans cette annéeau sein de laquelle Ankara “assure le leadership”, “Moscou reste à distance”observe le site russe News.ru.

Selon le politologue russe Alexeï Makarkine, interrogé par le site, “depuis de nombreuses années, [le président de la Turquie] Erdogan met en avant son statut de protecteur de tous les peuples turcs du monde, y compris ceux qui vivent au sein de la Fédération de Russie [notamment au Tatarstan et au Bachkortostan]. C’est pourquoi Moscou perçoit ses liens avec les Turcs de Russie avec appréhension, estimant qu’ils présentent un risque pour l’État [russe].”

Pour le leader du Mouvement socialiste du Kazakhstan, Aïnour Kourmanov, “ce projet [de l’union turcique] a été lancé par l’ancien président du Kazakhstan Noursoultan Nazarbaïev [en 1992] sur le conseil du Royaume-Unirelate le site russe Eurasia Daily.

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À quelles fins ? Le politicien donne son explication : “L’intégration envisagée du ‘monde turcique’ sous l’égide d’Ankara dans le cadre d’une politique néo-ottomane s’oppose à la consolidation des anciennes républiques soviétiques autour de Moscou. Et la question [en débat actuellement] du passage [du cyrillique] à l’alphabet latin dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale et de l’introduction d’un alphabet unifié sur le modèle turc, relève de la stratégie et de l’idéologie.” Et de déplorer “une turquisation consciente de toutes les langues locales”.

L’historien Adguezal Mamedov est, quant à lui, partisan d’une participation active de Moscou dans l’Organisation des États turciques, car “il existe un lien spirituel entre les Russes et les Turcs, la Russie s’est formée dans l’espace eurasien, dans les valeurs slavo-turques”, relaie News.ru.

Peser sur la scène internationale

La volonté de l’OET de peser sur la scène internationale est soulignée par le quotidien moscovite Kommersant qui note l’ambiance “extrêmement pompeuse” de la rencontre des sept chefs d’État. Comme s’ils voulaient montrer que cette organisation “n’est plus une association formelle de pays ayant peu de choses en commun, hormis la proximité linguistique, mais un acteur à part entière de la politique internationale avec lequel il faut compter”. Selon le titre russedans les discours sur l’unité de tous les peuples turcs, “du Pamir aux Carpates”, le mot “civilisation” “a même été mentionné plusieurs fois”.

“L’Organisation des États turcistes apparaît comme un mécanisme prometteur pour construire de nouveaux paysages régionaux et mondiaux afin de favoriser la prospérité, la paix et la stabilité”acquiesce le site ouzbek Kun.

Le site Eurasia Daily observe pour sa part que la Hongrie, qui revendique des racines turciques, est “attirée par la dynamique du monde turcique”, car l’Europe, “prise dans la spirale” du conflit en Ukraine“s’affaiblit”. Selon le président Victor Orbán, relayé par Eurasia Daily, “le plus gros problème, est que les voix pacifistes en Europe sont beaucoup plus inaudibles que celles qui exacerbent les tensions, alors que les institutions internationales sont de plus en plus politisées et que les possibilités de mener un dialogue constructif fondé sur le bon sens s’amenuisent”.

Courrier International, 14 novembre 2022, Alda Engoian

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