Alors que de nombreux élus du Parti républicain du peuple ont été placés en détention après le succès électoral des municipales de 2024, le dirigeant de la formation a été évincé de ses fonctions après une élection jugée irrégulière.
Le contraste est saisissant, et l’imbroglio dans lequel est plongée la principale formation d’opposition turque total. Devant une foule immense rassemblée au centre de la capitale, Ankara, samedi 30 mai, Özgür Özel, 54 ans, le dirigeant du Parti républicain du peuple (CHP), évincé de sa fonction par une décision de justice il y a quelques jours, hurle les slogans les plus politiques. Sous le soleil et les applaudissements, mouillant littéralement la chemise, il crie au « coup d’Etat » et fustige « les autocrates » au pouvoir qui ont attaqué son parti et le système démocratique « tout entier ».
Au même moment, à dix minutes de là, devant le siège de la formation, accompagné d’une poignée de collaborateurs et d’à peine quelques centaines de fidèles, Kemal Kiliçdaroglu, 78 ans, prédécesseur d’Özgür Özel, remis en selle à la tête du CHP par les juges, lit ses notes sans se départir d’un sourire crispé. Nommé à titre provisoire président du parti, l’ancien dirigeant condamne la direction qui lui a succédé pour avoir laissé, dit-il, la corruption se généraliser. Il promet un congrès pour élire une nouvelle équipe, sans donner de date précise, salue et tourne les talons.
Deux hommes, deux lieux, un même parti et deux camps irréconciliables. Avec un seul vainqueur : le président Recep Tayyip Erdogan, à la tête de la Turquie sans discontinuer depuis 2003. A regarder ce duel à distance, retransmis en direct même par les chaînes progouvernementales, on mesure à quel point le chef de l’Etat a réussi, sous les coups de boutoir de son administration, à enfoncer dans la crise le parti qui lui avait infligé sa plus grande défaite électorale il y a à peine deux ans.
A l’époque, le scrutin municipal avait porté les candidats de l’opposition à la tête de toutes les grandes villes du pays. Un revers cinglant à partir duquel s’est enclenché, pas à pas, le démantèlement du CHP, devenu le premier parti du pays et le seul alors capable de battre dans les urnes le chef d’Etat et sa formation islamo-conservatrice, le Parti de la justice et du développement (AKP).
Images d’une grande violence
A partir de 2024, des centaines de membres et d’élus du CHP ont été placés en détention pour des accusations de corruption, d’appartenance à une organisation criminelle ou terroriste – des charges que le parti rejette. Ekrem Imamoglu, le maire d’Istanbul qui incarnait la menace la plus sérieuse pour M. Erdogan dans un scrutin national, a été emprisonné quatre jours avant sa désignation comme candidat à la présidentielle prévue pour 2028.
Des maires d’arrondissement ont été remplacés par des administrateurs provisoires. Au moins 75 municipalités ont ainsi été transférées à l’AKP. Et le 21 mai, c’est la tête du parti qui a été frappée. Un tribunal d’appel d’Ankara a jugé « nuls et non avenus » non seulement le dernier congrès du CHP, tenu en novembre 2023, mais aussi toutes les décisions de sa direction depuis lors.
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A ce congrès, entaché d’irrégularité d’après les magistrats, Özgür Özel l’avait largement emporté au second tour avec 276 voix d’avance (812 contre 536) sur Kemal Kiliçdaroglu, en poste depuis 2010. Surnommé l’homme aux « treize défaites » pour n’avoir jamais remporté de victoire contre l’AKP, il était tombé en disgrâce après son revers à la présidentielle, survenue six mois auparavant.
Le coup de grâce a été porté le 24 mai, trois jours après la suspension de la direction. En pleine après-midi, la police antiémeute a fait irruption de force au siège du CHP, tirant des gaz lacrymogènes, défonçant les portes et frappant des occupants avant de les expulser des lieux. Ces images d’une grande violence, provoquées par une décision judiciaire inédite contre le parti fondateur de la République turque, ont franchi un seuil que le pays n’avait jamais atteint.
« Notre seule garantie, c’est le peuple… »
« Le système multipartite, établi en 1946 et consolidé en 1950 par la victoire électorale du Parti démocrate sur le CHP, alors parti unique, a survécu à trois coups d’Etat militaires, à la dissolution de dizaines de partis par la Cour constitutionnelle et à la longue ombre des généraux de 1980, rappelle Ezgi Basaran, ancienne journaliste et politologue à Oxford (Royaume-Uni). Ce système n’avait jamais connu ce qui se passe aujourd’hui : l’exécutif décidant par des intermédiaires qui peut diriger l’opposition qui lui fait face. »
Avec Ekrem Imamoglu emprisonné et Özgür Özel destitué, le parti perd simultanément son candidat et son chef opérationnel. La boucle WhatsApp officielle du CHP pour la presse a été récupérée par l’équipe de Kemal Kiliçdaroglu. La veille de la manifestation de samedi de M. Özel, le député Umut Akdogan résumait, sur un ton révélateur du climat interne du parti : « Nous n’avons pas les moyens d’affrêter un bus. Les comptes des médias sociaux ont été fermés. Nous n’avons même pas encore pu mettre en place un système pour envoyer des SMS. Notre seule garantie, c’est le peuple… »
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Alors, que va-t-il se passer au sein du CHP ? Le discours de son nouveau président, samedi, a accentué la fracture entre son équipe et celles d’Özgür Özel. Kemal Kiliçdaroglu a repris quasiment mot pour mot les accusations proférées par les trolls des cercles de l’AKP à l’encontre des anciens dirigeants, leur reprochant d’être lié à FETÖ (l’acronyme officiel désignant la communauté de l’imam Fethullah Gülen, à l’origine du putsch de 2015, selon Ankara) et soutenus par des puissances étrangères. Ironie de la situation : plusieurs médias progouvernementaux, dans le passé, l’avaient lui-même accusé de collaborer avec des « restes du FETÖ », citant certains de ses conseillers.
Crise majeure
Murat Karayalçin, l’un des piliers historiques du CHP, a reconnu dans la presse que son parti traversait une crise majeure dont il faut sortir, en limitant au maximum les dégâts : « Nous devons garantir l’unité du CHP. Nous devons nous y accrocher jusqu’au bout. Mais si un signe de purge se manifeste, alors la création d’un nouveau parti devra être envisagée. » Une allusion au coup d’Etat de 1980. Dissous par les militaires, le CHP avait été refondé en 1992 avant d’absorber en 1995 le Parti populaire social-démocrate (SHP), le parti qui en avait pris le relais pendant les années d’interdiction.
Pour l’heure, chacun fait ses calculs. L’équipe de Kemal Kiliçdaroglu, qui réunit une vingtaine de députés sur les 138 que compte le parti, semble jouer délibérément la carte de la rupture, ce qui augure mal d’une sortie de crise à court terme et d’un compromis sur la date d’un nouveau congrès.
Forts d’un large soutien des militants, Özgür Özel et les siens plaident pour un vote. Or pour convoquer un congrès, il faudra recueillir les signatures auprès des délégués. Une autre option consisterait à forcer la tenue d’un congrès dans un délai de quarante-cinq jours par une démission collective du conseil du parti. On estime que 35 des 57 membres de cette instance soutiennent Özgür Özel. Il en faut trois ou quatre de plus pour atteindre les deux tiers de voix nécessaires pour un tel vote.
Selon un sondage de l’Institut Konda, seuls 5 % des électeurs du CHP sont favorables au retour de Kemal Kiliçdaroglu à la tête du parti. Son soutien provient principalement des partisans de l’AKP et du Parti d’action nationaliste (MHP), pilier d’extrême droite de la coalition gouvernementale. Parmi les électeurs CHP, 52 % jugent la décision de justice « très mauvaise » ou « mauvaise », et seulement 8 % la trouvent « juste ».
