Le Monde, le 7 juillet 2026
Après s’être rapproché de la Russie dans les années 2010, le pays a resserré ses liens avec Washington et plusieurs capitales européennes. Le sommet de l’OTAN à Ankara, mardi et mercredi, acte la considération dont jouit le président Recep Tayipp Erdogan aux yeux des Occidentaux, malgré l’évolution de plus en plus autoritaire de son régime.
A Ankara, une certaine hubris semble s’être emparée des esprits, à en croire la file de visages ravis qui entourent chacune des apparitions du président Recep Tayyip Erdogan. Depuis plusieurs semaines, alors que le pays traverse une de ses pires crises politiques, marquée par les arrestations et les procès interminables d’élus de l’opposition, le président turc, hôte du sommet de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), qui se tient, mardi 7 et mercredi 8 juillet, à Ankara, jouit, sur la scène internationale, d’attentions et d’égards aux airs d’état de grâce.
Les médias du monde entier répètent à l’envi le rôle de la Turquie comme puissance régionale, pivot et intermédiaire entre les Etats-Unis et l’Europe.Les capitales du Vieux Continent, elles, espèrent et prient pour un sommet sans éclat, se retrouvant dans l’inconfortable position de compter sur M. Erdogan pour y parvenir.
Le président turc n’en finit plus de vanter le rôle indispensable de son pays auprès de ses partenaires occidentaux. En juin, il a ainsi résumé d’une formule saisissante la montée en puissance de l’industrie de défense turque dans un monde de plus en plus chaotique : « Ce que nous faisions en un an, nous le faisons désormais en une semaine. » Quelques jours plus tard, il a décrit la Turquie comme « un allié fiable », assurant que son pays œuvrait pour que ce sommet d’Ankara « soit un moment marquant de l’histoire de l’OTAN ».
Donald Trump ne tarit pas d’éloges
Le pari est déjà en partie tenu, en raison de la présence annoncée de Donald Trump. Critique de l’Alliance atlantique, dont il entend dicter les termes, aimant malmener ses propres alliés, le président américain ne tarit pas d’éloges sur son homologue turc depuis son retour à la Maison Blanche, en janvier 2025. « Eh bien, si ce sommet ne se déroulait pas en Turquie sous l’égide du président Erdogan, je ne pense pas que j’y serais allé », a-t-il expliqué aux journalistes à l’issue d’une rencontre avec le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, le 24 juin, à Washington. Sa venue est la première d’un président américain en Turquie depuis Barack Obama, en 2015 pour le sommet du G20 à Antalya.
Du côté des Européens, les mots sont moins louangeurs, mais les actes sont là. Depuis octobre 2025, le Royaume-Uni met en place patiemment un partenariat stratégique avec Ankara. En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz multiplie les coups de fil à son homologue turc, et Berlin vient d’annoncer l’installation d’un nouveau système de défense Patriot dans le sud de la Turquie. Quant à l’Italie, elle développe méthodiquement sa coopération avec Ankara dans des domaines aussi variés que les drones de combat, les plateformes navales autonomes et le contrôle des migrations. De quoi placer la Turquie au centre du jeu. Qui l’eût cru, il y a seulement quelques mois ?
Longtemps considéré comme un partenaire difficile et un allié encombrant, tant pour son régime autoritaire que pour ses accointances avec des gouvernements jugés problématiques par d’autres membres de l’Alliance, Ankara a su, au gré des crises et des opportunités, opérer une mue, du moins sur le plan diplomatique. Pour décrire ce rapprochement progressif entre la Turquie et ses alliés occidentaux, Gönül Tol, directrice du centre d’études turques au Middle East Institute, un groupe de réflexion basé à Washington, évoque un « réalignement à bas bruit ».

Membre de l’OTAN depuis 1952, au même titre que la Grèce, la Turquie a vu son rôle évoluer au fil des décennies : d’Etat géographiquement en première ligne face à l’Union soviétique, elle est devenue la charnière d’une région instable aux frontières de l’Europe. Avec une constante, perceptible aussi bien pendant qu’après la guerre froide : Ankara a toujours pensé que ses alliés européens ne considèrent pas la sécurité de la Turquie comme partie intégrante de la leur.
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La guerre en Irak, en 2003, puis l’adhésion de la République de Chypre à l’Union européenne (UE), l’année suivante, ont accru les tensions entre Ankara et l’Alliance atlantique. Mais c’est à partir de la décennie 2010 qu’elles se dégradent rapidement.
En Syrie, le soutien américain aux Forces démocratiques syriennes (FDS), à dominante kurde, détériore les rapports entre les Etats-Unis et la Turquie. Le manque d’empressement des Occidentaux, hormis les Britanniques, à exprimer leur soutien à M. Erdogan après la tentative de coup d’Etat manquée de juillet 2016 a aggravé les relations et fini par braquer un pouvoir qui s’engouffre résolument dans la voie de l’« autonomie stratégique », doctrine héritée de l’ancien ministre des affaires étrangères Ahmet Davutoglu (2009-2014).
L’achat par Ankara de missiles S-400 à la Russie, scellé quelques mois après le putsch raté de 2016, est devenu le symbole le plus flagrant de cette rupture. Il a été suivi par la décision de Washington d’exclure la Turquie du programme d’avions de combat F-35, et d’imposer des sanctions à l’agence turque d’acquisition de matériel de défense.
Le virage d’Ankara vers la Russie est alors manifeste. Des liens économiques, énergétiques et sécuritaires plus étroits sont tissés avec Moscou, adversaire historique de l’Alliance. Les échanges bilatéraux doublent quasiment, passant de 33 milliards de dollars (28,9 milliards d’euros) en 2021 à plus de 60 milliards de dollars en 2022, faisant d’Ankara le deuxième partenaire commercial de Moscou après Pékin.
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Depuis, la crise économique et la contestation politique qui ont secoué la Turquie ont contraint M. Erdogan à recalibrer sa stratégie. Après sa réélection en mai 2023, lors d’un scrutin qui, pour la première fois, a nécessité un second tour, le chef de l’Etat a pris la mesure d’une réalité simple : s’aliéner l’Occident, en particulier l’UE, premier partenaire commercial et principale source d’investissements d’Ankara, n’était plus tenable pour un pays en manque cruel de liquidités. D’autant que l’industrie de la défense, fer de lance de la politique de M. Erdogan pour asseoir sa légitimité sur le plan intérieur et projeter son influence à l’étranger, se voyait chaque jour un peu plus grevée par les blocages et sanctions américains.
Dès le début de 2024, les exportations turques vers la Russie ont chuté. Et, bien qu’elle ne se soit pas jointe aux sanctions occidentales contre Moscou, la Turquie a décidé de réduire sa dépendance énergétique : fin 2025, les importations de gaz en provenance de Russie sont passées sous la barre de 40 %, contre plus de 50 % en 2017.
Plus récemment, la guerre américano-israélienne contre l’Iran a mis en évidence l’importance de l’OTAN pour Ankara. En mars, les défenses aériennes de l’Alliance ont ainsi abattu quatre missiles balistiques iraniens destinés à la Turquie. Pas une fois le déploiement des S-400 n’a été évoqué.
Soulagement du gouvernement turc
A Washington, le retour de M. Trump à la Maison Blanche a ouvert la voie à un « reset », une réinitialisation des relations américano-turques. Ankara et l’administration américaine ont multiplié les échanges et les groupes de travail sur diverses questions régionales, telles que le conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, la guerre en Ukraine, à Gaza et en Iran. Les troupes américaines sont retirées du Nord syrien, au grand soulagement du gouvernement turc. De son côté, M. Erdogan a favorablement accueilli les suggestions de l’ambassadeur américain, Tom Barrack, selon lesquelles la Turquie pourrait enfin recevoir les avions de chasse F-35 commandés il y a dix ans.
« Pour Washington, la Turquie n’est ni un modèle ni un fauteur de troubles : c’est une puissance moyenne dont le poids compte, dont les intérêts recoupent en partie les priorités américaines dans des théâtres où les Etats-Unis souhaitent réduire leur engagement », souligne Asli Aydintasbas, spécialiste de la Turquie au groupe de réflexion Brookings Institution.
Autre signe de rapprochement, M. Trump a laissé entendre qu’il allait débloquer la vente de moteurs à réaction General Electric à Ankara pour équiper les avions de chasse KAAN, de fabrication turque. « Je vais probablement faire quelque chose qui rendra [les Turcs] très heureux », a-t-il lancé aux côtés de M. Rutte. D’après l’agence de presse Reuters, la vente atteindrait une valeur de plus de 700 millions de dollars.
Déjà en mars, la presse avait révélé que l’OTAN prévoyait de créer un corps multinational d’action rapide à Adana, dans le sud du pays. Peu après, on a appris que les présidents Erdogan et Macron négociaient pour permettre à la Turquie d’acheter et de coproduire le système de défense antiaérienne franco-italien SAMP/T. L’accord est présenté comme « prenant forme » après des années de blocage.
A la mi-juin, le ministre des affaires étrangères turc, Hakan Fidan, s’est rendu à Moscou, où il s’est entretenu avec Vladimir Poutine. La rencontre a produit peu de résultats concrets, comme l’a laissé entendre le ministre à l’issue de sa visite : « J’ai constaté que la position des responsables russes sur l’Ukraine est restée inchangée. » Mais celle-ci a rempli sa fonction symbolique et géopolitique : montrer à la face du monde, à trois semaines du sommet d’Ankara, que la Turquie a su revenir au centre du jeu otanien, tout en maintenant des canaux avec son meilleur ennemi.
