Le président turc entreprend de réorganiser l’opposition à sa guise, révélant qu’il est en train de transformer le régime en une autocratie plébiscitaire avec des partis d’opposition dociles, explique le chercheur dans une tribune au « Monde ». Et face à cette transformation, écrit-il, « les alliés occidentaux, notamment européens, ferment les yeux ».
Après avoir mis sous son contrôle direct tout l’appareil de l’Etat, l’armée, la justice, les universités, les médias publics et une grande partie des médias privés et des grands groupes économiques, Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir en Turquie depuis vingt-trois ans, a entrepris désormais de réorganiser l’opposition à sa guise, notamment la direction du principal parti d’opposition, le Parti républicain du peuple (CHP).
Depuis l’automne 2024, la justice pénale, sous les ordres du régime autocratique du « président-chef », met en détention, jour après jour, les maires élus du CHP, notamment Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et candidat susceptible de gagner haut la main la future élection présidentielle. Vingt-neuf maires, tous élus sous étiquette CHP, sont destitués par le ministère de l’intérieur et, à quelques exceptions près, tous inculpés sur la base de dénonciations de corruption et malversations qui semblent être téléguidées. Ils sont toujours en détention ainsi que des centaines de cadres municipaux. Pour échapper à ce sort, quelques maires élus sous l’étiquette CHP ont préféré adhérer au parti au pouvoir du président-chef.
La deuxième étape de cette opération fut l’annulation, en mai, par une cour d’appel régionale, d’un congrès du CHP de 2023 qui avait porté au pouvoir Özgür Özel contre Kemal Kiliçdaroglu − ce dernier venant de perdre l’élection présidentielle de juin 2023. La cour d’appel l’a renommé président du CHP ! La Constitution turque attribue pourtant la compétence pour le contrôle de la légalité des élections au sein des partis politiques non pas aux tribunaux mais au Haut Comité électoral, la plus haute institution judiciaire en la matière, qui avait dûment validé la régularité de ce congrès du CHP.
Règne de l’arbitraire
Depuis 2016, avec la mise en place du régime d’état d’exception et, à sa suite, du régime présidentiel, les règles de droit sont devenues malléables et soumises aux desiderata du pouvoir. Les tribunaux ou la Cour de cassation refusent par exemple d’appliquer les décisions de la Cour constitutionnelle et celles de la Cour européenne des droits de l’homme, selon l’humeur du palais présidentiel.
Le règne de l’arbitraire ne se limite pas aux domaines de l’exécutif et du législatif. Il englobe surtout la justice − de bas en haut. Ainsi, on retrouve en Turquie les pratiques de « l’Etat dual », défini par le juriste allemand Ernst Fraenkel en 1941 (The Dual State, Oxford University Press, 2017, non traduit) pour décrire la coexistence de deux sphères de pouvoir durant le régime national-socialiste, avec la prééminence du pouvoir de l’arbitraire sur le pouvoir normatif.
Depuis les élections municipales de 2024, qui ont révélé que l’alliance islamo-nationaliste autour d’Erdogan n’avait pas de chances raisonnables de gagner les futures élections présidentielles, notamment face au dynamisme de la nouvelle équipe dirigeante du CHP, l’erdoganisme a décidé de franchir le Rubicon et d’avancer vers la consolidation d’un régime épuré des derniers restes d’une légitimité minimale acquise par les urnes.
Néanmoins, ce parachutage à la tête du CHP de celui qui a désormais le statut de « pantin d’Erdogan » et la grande lutte interne déclenchée au sein de ce parti ne suffiront pas au clan d’Erdogan pour assurer la victoire électorale. L’ampleur du mécontentement social est grande, aussi bien pour des raisons économiques que par réaction aux pratiques clientélistes flagrantes du capitalisme de connivence, à la répression généralisée des voix critiques et aux politiques d’islamisation de l’espace public et de guerre culturelle.
Erdogan et son clan ne peuvent prendre le risque d’une élection un tant soit peu libre. Sans abolir officiellement les élections, l’autocratie turque se dirige, probablement en invoquant des raisons de sécurité nationale, vers un système où le multipartisme ne saurait dépasser les limites d’une opposition docile au chef.
Par ailleurs, le régime cherche aussi à gagner le soutien de l’électorat kurde. Le chef du parti ultranationaliste MHP [Parti d’action nationaliste] joue le rôle de brise-glace symbolique de certains tabous nationalistes turcs au sujet du problème kurde, sans que le gouvernement suive son allié et prenne des dispositions concrètes pour avancer. Les concessions obtenues auprès du chef historique du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Abdullah Öcalan, depuis l’île-prison d’Imrali où il est incarcéré depuis vingt-sept ans, notamment l’arrêt de la lutte armée et l’autodissolution de son parti, restent pour le moment sans contrepartie du côté de l’Etat.
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Loin de vouloir résoudre réellement le problème kurde, l’erdoganisme vise surtout à empêcher le rapprochement entre le CHP et le parti prokurde DEM [Parti de l’égalité des peuples et de la démocratie]. Ces deux partis s’étaient présentés ensemble aux élections de 2024 dans une dizaine de municipalités sous des listes d’« entente urbaine ». Et, un an après, les maires CHP élus grâce à cette entente sont destitués et incarcérés pour « collaboration avec le terrorisme » !
Jusqu’à récemment, le régime autocratique d’Erdogan était cité parmi les régimes hybrides qui laissent la porte entrouverte à un véritable changement de pouvoir par les élections, comme celui d’Orban en Hongrie. Désormais, l’erdoganisme s’éloigne à grande vitesse de ce modèle d’autocratie élective et se dirige vers un poutinisme aux couleurs de la Turquie : une autocratie plébiscitaire avec des partis d’opposition dociles au Parlement et quelques espaces de liberté autorisés pour que les alliés occidentaux, notamment européens, ferment les yeux et acceptent Erdogan dans la photo de famille.
Erdogan n’a pas les ressources dont dispose Poutine pour consolider un tel régime, et la conjoncture internationale, qui lui est largement favorable aujourd’hui, peut changer dans un an ou deux. La société turque n’est pas non plus la société russe. C’est surtout le degré d’attachement des électeurs au principe d’alternance et à leur droit démocratique minimal qui déterminera si ce projet de sultanat républicain peut aboutir et être pérennisé en Turquie.
Ahmet Insel, économiste et politologue, est un ancien professeur de l’université de Galatasaray. Il a notamment publié, avec Pierre-Yves Hénin, « Le National-Capitalisme autoritaire. Une menace pour la démocratie », Bleu autour, 2021.
