Sommet de l’Otan en Turquie : la mer Égée, champ de bataille d’Erdogan/Guillaume Perrier/LE POINT

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Le Point, le 7 juillet 2026

Le président turc, qui accueille mardi et mercredi le sommet de l’Alliance atlantique, profite de son entente avec Trump et multiplie les provocations contre son voisin grec.

Le projet a été mis en veilleuse à quelques jours du sommet que la Turquie accueille à Ankara mardi 7 et mercredi 8 juillet, pour calmer les tensions. Mais la menace de la Turquie contre son voisin grec va continuer de planer sur la mer Égée ces prochaines semaines. En cause, un projet de loi, dévoilé au printemps, qui prolonge la doctrine militaire de la « Patrie bleue » (Mavi Vatan) et prévoit de repousser unilatéralement les frontières maritimes turques… au détriment de la Grèce.

Plusieurs îles grecques du Dodécanèse, dont la souveraineté est contestée par Ankara, se trouveraient ainsi en territoire turc, selon ce nouveau découpage. La délimitation passerait à l’Est de la Crète, incorporant les îles de Kassos, de Karpathos, Rhodes et bien d’autres. « C’est la légalisation de la doctrine de la “Patrie bleue” », se réjouit Ibrahim Karagül, éditorialiste de politique étrangère et fervent soutien du président turc Recep Tayyip Erdogan. Le projet de loi pourrait de nouveau resurgir à l’automne.

La « Patrie bleue »

Le Dodécanèse, archipel de douze îles principales qui lui ont donné son nom, ancien territoire ottoman passé sous contrôle italien (de 1912 à 1947) avant d’être cédé à la Grèce, a toujours été considéré par la Turquie comme partie intégrante de son espace. Il est officiellement revendiqué comme tel dès 1973 sur les cartes nationales. Et en 2006, sous l’impulsion de deux anciens amiraux nationalistes, Cem Gürdeniz et Cihat Yayci, la doctrine de la « Patrie bleue » voit le jour.

Ce concept traduit les ambitions maritimes d’Ankara, en mer Égée et en Méditerranée orientale mais aussi en mer Noire. Il redélimite le plateau continental turc et les zones économiques exclusives (ZEE) en Égée. La Turquie rejette les conclusions de la Convention des Nations unies pour le droit de la mer (UNCLOS) signée en 1982 en Jamaïque, qu’elle a toujours refusé de ratifier.

La doctrine de la « Patrie bleue » redélimite le plateau continental turc et les zones économiques exclusives (ZEE) en Égée.DR

Longtemps perçues comme folkloriques, les revendications turques se sont renforcées après la tentative de coup d’État de 2016 et le tour de vis ultranationaliste et anti-occidental de son régime. En 2019, au cours d’une cérémonie officielle, un haut gradé avait clamé au président Erdogan sa fierté d’ « agiter la glorieuse bannière turque sur toutes (nos) mers ». « J’affirme que nous sommes prêts à protéger, avec la plus grande détermination, chaque parcelle de notre “Patrie bleue” de 462,000 km», avait solennellement déclaré l’officier de marine. La « Patrie bleue » vise à « transformer la Turquie avec son peuple et son gouvernement en un État maritime à part entière », déclarait en 2021 l’ancien amiral Cem Gürdeniz.

Ces déclarations précèdent une offensive diplomatique et cartographique. Ankara signe fin 2019 un accord de délimitation maritime avec le gouvernement transitoire en Libye. Ce qui pousse la Grèce à tracer de nouvelles zones exclusives avec l’Egypte. En 2020, la Turquie durcit le ton en envoyant en mer Égée un navire de prospection escorté par des bâtiments militaires. Une collision survient même entre deux frégates. Les deux pays membres de l’Otan sont de nouveau au bord deu conflit armé, comme dans les années 1990 où les manœuvres autour de l’îlot inhabité d’Imia avaient failli provoquer une escalade.

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Les pays européens se rangent du côté d’Athènes et dénoncent une violation des conventions internationales. En particulier la France. La frégate Courbet patrouille dans la zone, sous mandat de l’Otan, en juin 2020. Elle contrôle un cargo, soupçonné de se livrer à du trafic d’armes vers la Libye, mais se fait « illuminer » par les radars de tir d’un navire militaire turc. La ministre de la Défense, Florence Parly, évoque alors « un acte de guerre ». La Grèce et Chypre dénoncent des agissements « illégaux » de la part de la Turquie. Les lois maritimes permettent en effet d’instaurer une ZEE à 6 miles nautiques des côtes, y compris autour des îles. Athènes se réserve le droit de porter cette zone à 12 miles, ce qui constituerait pour la Turquie un casus belli.

« Autonomie stratégique européenne »

Le différend en mer Égée et l’expansionnisme d’Ankara dépassent largement le cadre d’une simple crise bilatérale entre la Turquie et la Grèce. ll prend en étau l’île de Chypre, dont le tiers nord est occupé par l’armée turque depuis 1974. Il implique l’Union européenne via deux de ses États membres. Il concerne aussi les alliés de la Grèce comme Israël ou les Émirats arabes unis, qui se sont déclarés solidaires d’Athènes. Mais surtout, il sape les efforts de l’Otan pour renforcer la cohésion entre ses membres. La « mini guerre froide » égéenne est d’ailleurs un bon révélateur de l’atmosphère au sein de l’Alliance. Et alors que Donald Trump est attendu à Ankara, les Européens sont censés faire front pour démontrer leur capacité à défendre une forme d’ « autonomie stratégique européenne ».

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Athènes estime que les ambitions turques violent sa souveraineté et mettent en péril la stabilité de la région, ainsi que la sécurité énergétique de l’Europe. Les gisements de gaz en Méditerranée orientale sont au centre des convoitises. En 2024 et en 2025, la Turquie a émis au moins six NAVTEX, des alertes de navigation qui servent à affirmer les ambitions maritimes en mer Égée. Deux autres ont été publiés début 2026. Le ministre grec de la Défense a estimé que la Turquie poursuivait « un but révisionniste ».

Le « cadeau » de Trump

Pour faire face à cette menace, la Grèce envisage d’ouvrir une nouvelle base navale en Crète et elle a renforcé son alliance avec Israël et avec l’Inde. La presse turque s’inquiète à l’idée que le voisin grec acquière des missiles de croisière indiens à longue portée et les dispose dans les îles égéennes. Athènes a également acheté en avril des systèmes d’artillerie israéliens.

Dans ce bras de fer, Erdogan s’est senti renforcé par l’élection de Donald Trump, avec lequel il entretient les meilleures relations. Le président américain a annoncé qu’il viendrait au sommet « avec un gros paquet-cadeau » pour son hôte. « Quelque chose qui devrait lui faire très plaisir ». Il s’agirait, selon les experts otaniens, de la réintégration de la Turquie au programme des avions américains F-35, dont elle avait été exclue en 2019, en raison de ses ambiguïtés vis-à-vis de la Russie et de l’acquisition de missiles antimissile S-400. Une décision de réintégration de la Turquie nécessiterait aussi le feu vert du Congrès américain. La Grèce et Israël ont vigoureusement protesté contre une telle éventualité qui renforcerait la menace turque en Méditerranée orientale.

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En dépit de ce contexte agité, Grèce et Turquie tentent de maintenir ouverts les canaux de discussion. Et de régler de quelques motifs de crispation. Le sort du séminaire grec orthodoxe de Halki, à Istanbul, fermé depuis 1971 par la junte militaire qui venait de prendre le pouvoir, pourrait aussi être évoqué à la table du sommet de l’Otan.

Mais les tensions entre les deux armées devraient refaire surface dès le mois d’août. Un exercice militaire baptisé Mavi Vatan est en effet programmé par la Turquie à la fin du mois, avec en prime l’organisation du Teknofest, le grand show annuel organisé par le régime turc et son industrie militaire.

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