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mardi, novembre 30, 2021

« Les politiques de ce pays n’ont pas compris qu’on avait changé » : en Turquie, une ambiance de fin de règne – Le Monde

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« Discuter avec les gens du quartier semble une affaire grave » observe Marion Van Renterghem dans Le Monde.

REPORTAGE Après dix-huit ans de régime autoritaire, la Turquie du conservateur islamique Erdogan rencontre crise de confiance, déception et lassitude. Reportage auprès d’une population désabusée qui n’attend pas grand-chose des élections à venir en 2023.

[Ce reportage est extrait du hors-série « Où va la Turquie ? » du Monde,

Mais qu’ont-elles donc à rigoler comme ça, en tirant sur leurs cigarettes entre deux loukoums ? Le café-pâtisserie où les trois copines se sont retrouvées en cette fin d’après-midi est plutôt chic pour le quartier, un carrefour bruyant de Keçiören, une municipalité conservatrice et peu aisée, au nord d’Ankara. Les baies vitrées sont grandes ouvertes et elles se sont installées en bordure de la rue animée.

Esra, Sule et Hayriye ont la quarantaine bien sonnée, n’arrêtent pas de fumer et de parler. Les deux premières portent le voile, l’autre non. Elles commandent de nouveau un thé, et allez hop, encore une assiette de loukoums, avec l’argent qu’elles n’ont pas. « Si mon frère me voyait, dit Esra, il me dirait comme d’habitude : “Quoi ? Tu me dis que tu n’as pas de quoi payer ton loyer, je t’aide, et tu es là au café à manger des gâteaux ?” » Les deux autres rient de plus belle. Pas ­question pour elles de renoncer à ces délicieux moments d’encanaillement : « Qu’est-ce qui nous reste, sinon ? »

Les trois copines étaient des fans de Recep Tayyip Erdogan. Elles ont voté plusieurs fois pour ce nationaliste islamo-conservateur qui fut maire d’Istanbul, avant de se faire élire premier ministre puis président, et d’amender ensuite la Constitution de manière à passer du système parlementaire à un régime présidentiel par lequel il s’est octroyé le rôle de chef d’Etat autocrate – sans pour autant parvenir à la dictature dont il aurait rêvé. Car dans ce pays immense qui, sur 1 500 kilomètres, s’étire du continent européen aux confins de l’Asie, tiraillé entre ses différentes identités culturelles, composé de fortes minorités ethniques ou religieuses et de populations aux aspirations contraires, la société turque ne se laisse pas faire. Comme, à leur niveau, les trois copines canailles. Lui et son parti au pouvoir, l’AKP (Parti de la justice et du développement), elles n’y croient plus et elles n’en veulent plus.

Esra est mariée sans enfants, Sule et Hayriye sont divorcées. Hayriye, mère de trois filles étudiantes, est employée dans une entreprise, et l’inflation est telle que le salaire minimum mensuel qu’elle reçoit (2 825 livres turques, soit 262 euros) n’est pas loin de passer au-dessous du seuil de pauvreté – estimé pour une famille de quatre personnes à 10 299 livres, soit 956 euros). « La vie est dure », dit-elle. « Avant, renchérit Esra, on ne trouvait pas les produits dans les magasins. Maintenant qu’ils sont tous là, on n’a pas les moyens de les acheter. Si par chance on obtient un travail, le salaire ne suffit pas. Mon mari fait les poubelles et revend le butin à des recycleurs. » « Le gouvernement ne pense qu’à ses poches ! enchaîne Sule, dont les longs faux cils donnent à son voile un air coquin. J’ai voté pour l’AKP, j’ai même milité et travaillé pour l’AKP ! Je le regrette et pour moi, c’est terminé. »

Le sentiment de s’être fait avoir

Elles ont le sentiment de s’être fait avoir, après des décennies d’un pouvoir qui imposait, dans la pure tradition du kémalisme, le contrôle de la religion par l’Etat – et non la séparation de l’Eglise et de l’Etat, comme le veut la laïcité à la française.

« L’opposition nous avait exclues, et l’AKP nous a utilisées, résume Esra, en colère. J’avais voté pour Erdogan parce que quand je suis entrée à l’université, en 1999, il était interdit de porter le voile et j’ai dû étudier par correspondance. Maintenant, je me rends compte qu’il s’est seulement servi de nous, les femmes voilées, pour des raisons électorales. Il a obtenu notre vote et il n’a rien fait pour nous. » Les trois copines sont décidées : elles ne voteront « plus jamais pour personne », car, disent-elles, « ils se moquent de nous ».

Au-delà des négociations entre autorités turques et européennes sur le respect des engagements de part et d’autre, une partie de la société ressent la présence massive des Syriens comme un problème menaçant dans le contexte de crise économique. Discours xénophobes et hostilité aux migrants s’intensifient. Les partis de l’opposition, qu’ils soient de gauche ou de droite, s’emparent du sujet pour en faire un argument contre la politique d’Erdogan. L’immigration syrienne sera sans aucun doute un sujet des élections de 2023.

Sur un mur, quelqu’un avait crayonné une inscription : « Les grands espoirs de mon petit monde »

Le 11 août 2021, dans la soirée, des dizaines de personnes ont surgi dans le quartier pour attaquer les vitrines, les commerces, les voitures, les logements syriens. L’élément déclencheur avait été, la veille, une rixe mortelle entre jeunes, suivie sur les réseaux sociaux par de fausses informations et des incitations à une opération punitive. Ce quasi-pogrom a laissé les habitants traumatisés. Depuis, sur les murs et les rideaux de fer des échoppes, les « non-Syriens » ont tagué un drapeau turc, espérant ainsi que ce signe de reconnaissance les épargnera dans le cas d’une prochaine descente. Du coup, les commerçants syriens se sont mis à leur tour à faire de même, tapissant leurs magasins de drapeaux turcs – sans se douter qu’ils se trahissent en les accrochant parfois à l’envers.

Au café « Sam » (le nom turc de « Damas », la capitale syrienne), Majid cuisine ses döner kebabs en racontant la nuit terrifiante de la prise d’assaut. Il a peur, il voudrait déménager ailleurs en Turquie, ou en Europe.

Et ce vieux cordonnier, lui, que pense-t-il ? Est-il Turc ou Syrien ? On ne le saura pas. Au moment d’entrer dans son échoppe, trois hommes en jean et chemise nous demandent de sortir. Police. « Que faites-vous dans le quartier ? Pourquoi voulez-vous leur poser des questions ? », demandent-ils à l’interprète, au photographe et à moi. Ils prennent les passeports, discutent, téléphonent à leurs chefs, attendent. Trois policiers d’une hiérarchie supérieure arrivent en renfort. Puis trois autres, sans doute le niveau encore au-­dessus. Ils sont neuf.

Discuter avec les gens du quartier semble une affaire grave. Le cordonnier nous apporte gentiment un thé, dehors sur son pas de porte, pendant que les passeports passent de main en main, examinés à la loupe encore et encore… puis, au bout de deux heures, rendus. Ordre de quitter le quartier sur-le-champ. Au moment de partir, l’un des policiers nous glisse : « Ne voudriez-vous pas plutôt interviewer la famille du jeune Turc qui a été tué au cours de la rixe (celle qui a déclenché l’opération punitive) ? » Bien sûr. « Je vous appellerai », dit-il. Il ne l’a pas fait. Nous avons laissé le quartier, ses peurs et ses drapeaux turcs à l’envers. Sur un mur, quelqu’un avait crayonné une inscription : « Les grands espoirs de mon petit monde ».

Quand rôde l’arbitraire

L’autocrate Erdogan a mis en place une vaste zone grise qui n’est pas la dictature. C’est tout le paradoxe de ce pays qui bouillonne de vie, de liberté, d’inventivité, de différences, de démocratie persistante et du courage de ceux qui, politiques, entrepreneurs, avocats, journalistes, militants des droits de l’homme ou citoyens ordinaires, rendent impossibles les velléités d’une mise au pas plus sévère.

Des dizaines de professeurs de l’université du Bosphore, à Istanbul, continuent de manifester tous les jours, comme l’ont fait des milliers d’étudiants, pour protester contre la nomination d’un nouveau recteur sur décret du président.

Chacun jongle avec des règles du jeu insidieuses qui sont celles de l’arbitraire : on peut être limogé de la fonction publique ou condamné à la prison pour un tweet ironique, comme passer à travers les mailles du filet pour des actions ou des écrits plus provocants, sans savoir pourquoi. « Dans les années 1980, explique l’avocate Gülseren Yoleri, présidente de l’Association des droits de l’homme (IHD) à Istanbul, des cours militaires rendaient justice, il y avait des assassinats clandestins, des milliers de personnes ont disparu. Mais il y avait des règles de droit. Vous saviez où vous mettiez les pieds. Quand les gens venaient me voir, je pouvais leur dire : “Si vous êtes jugés, vous risquez une peine de tant à tant. Aujourd’hui, c’est au petit bonheur la chance. Il y a moins d’assassinats illégaux, mais il n’y a plus de droit. Le pire est toujours possible et tout est flou. » Au bas de l’immeuble qui abrite l’association, une dizaine de policiers en civil font le guet. Il n’est jamais inutile d’observer les allées et venues de ceux qui viennent chercher appui à l’IHD.

D’Istanbul à Diyarbakir, d’un bout à l’autre de la Turquie, deux femmes font l’expérience de cette zone grise permanente. Deux battantes qui ne lâchent rien. Ayse Bugra et Basak Demirtas sont réduites à aller rendre visite à leurs maris respectifs, emprisonnés l’un et l’autre depuis des années sans motif rationnel d’accusation, et à assister à leurs procès retardés d’année en année sans qu’aucune condamnation soit prononcée, malgré l’étrange souci de maintenir une apparence de légalité.

Le milliardaire rouge emprisonné

Ce 8 octobre, au tribunal d’Istanbul, Ayse s’est rendue à une énième audience du procès de son mari, Osman Kavala, 64 ans, figure majeure de la société civile. Ce mécène charismatique surnommé « le milliardaire rouge », accusé par le pouvoir d’être « le représentant de Soros », qui consacre sa fortune à mettre en valeur l’héritage multiculturel en Turquie – kurde, arménien syriaque, y compris le sujet explosif qu’est la reconnaissance du génocide arménien –, est jugé entre autres parce qu’il aurait soutenu, en 2013, les manifestations antigouvernementales connues sous le nom de « mouvement de Gezi ». Il fait l’objet de divers chefs d’accusation : tentative de renverser le gouvernement et l’ordre constitutionnel, ou atteinte à la sécurité de l’Etat. La libération d’Osman Kavala est exigée depuis décembre 2019 par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui menace Ankara d’une procédure d’infraction. En vain.

Une fois de plus, ce jour-là, Ayse Bugra s’est assise parmi le public. Une fois de plus, l’ancienne professeure d’université de 69 ans, au regard vif et triste, a regardé son mari sur un écran au fond de la salle d’audience, intervenant depuis la prison où il est enfermé depuis octobre 2017. Elle l’a écouté expliquer que sa détention n’avait pour but que de permettre au pouvoir du président Erdogan « d’entretenir la fiction d’un complot ». Qu’attend-elle de ce procès ? « Rien, me répondait-elle la veille, dans son bureau. Depuis quatre ans qu’il est en prison, on ne m’a jamais dit quels étaient les faits précis qu’il aurait commis et qui constitueraient un crime. Le jour où il a été acquitté, en février 2020, alors que nous l’attendions, il a été de nouveau arrêté sans même avoir été relâché. La décision a été cassée en appel. Donc, je n’attends rien. J’essaie de ne rien espérer. »

A 1 500 kilomètres de là, dans le sud-est de la Turquie, Basak Demirtas, 43 ans, a dû abandonner son métier d’enseignante pour se consacrer à son mari en prison. Dans sa ville de Diyarbakir, peuplée en majorité de Kurdes et considérée comme la capitale historique et symbolique des territoires kurdes de Turquie, cette femme souriante aux sublimes yeux verts ne peut faire un pas sans qu’on l’arrête pour les remercier, elle et son mari, de leur courage et de leur engagement.

« On ne te laissera pas être président »

Car Selahattin Demirtas, lui aussi, est un emblème national. Comme pour Osman Kavala, et sans plus de succès, la CEDH réclame sa libération. Elle a condamné la Turquie pour la détention depuis 2016 de ce leader prokurde, député et coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP), une formation située à gauche qui défend les droits des Kurdes comme de toutes les minorités – sans être claire sur ses liens avec l’organisation terroriste kurde PKK. Recep Tayyip Erdogan a fait un ennemi personnel de cet homme politique redoutable, qui a l’inconvénient supplémentaire d’être aussi un écrivain à succès, chanteur, blagueur et diablement populaire.

En mars 2015, au Parlement, Demirtas a interpellé Erdogan : « On ne te laissera pas être président ! » Cette phrase, répétée plusieurs fois, est devenue culte à travers le pays. Et lors des élections législatives de juin 2015, ce sont les 13 % obtenus par le HDP de Demirtas qui ont privé le dirigeant turc de la majorité absolue qu’il détenait depuis treize ans au Parlement. Le président ne l’a pas oublié.

A Diyarbakir, capitale d’une minorité kurde représentant 20 % de la population en conflit permanent avec l’Etat, le ras-le-bol contre l’autocratie du président est particulièrement sensible. En 2016, les combats entre l’armée turque et la guérilla kurde du PKK ont abouti à la destruction des deux tiers de la vieille ville médiévale entourée de remparts romains, et au déplacement forcé de 20 000 personnes. Dans la foulée, le président Erdogan a destitué les autorités élues de la ville pour les remplacer par un administrateur judiciaire dépendant de l’Etat central.

Tout était conçu pour que la Turquie, héritière de l’Empire ottoman, retrouve « l’esprit de conquête » et son rang dans le monde.

Les plaies et les mémoires restent ouvertes et à fleur de peau. A commencer par la plus profonde, celle dont le pouvoir turc refuse d’assumer la responsabilité : le génocide des Arméniens. Plus d’un million de personnes ont été déportées, affamées ou massacrées sur le territoire turc entre avril 1915 et juillet 1916. Pour Garo Paylan, unique député arménien du Parlement turc et représentant du HDP, « la société turque ne pourra pas réellement se démocratiser tant qu’elle restera dans ce déni persistant du génocide ».

Pour l’heure, l’adversaire le plus redoutable du président Erdogan s’appelle l’économie. C’est sa faillite qui est à même de mettre un terme à un système politique à bout de souffle. Sur le marché de Keçiören, la municipalité du nord d’Ankara où les trois copines se retrouvaient au café, les marchands se sentent un peu seuls derrière leurs montagnes de fruits et légumes disposés en pyramides artistiques et rutilants sous le soleil. Les haricots verts à 25 livres le kilo ne trouvent pas ­preneurs, alors que le salaire minimum mensuel est à 2 825 livres. L’inflation officielle est de 20 % – et même de 30 % selon certains experts.

La ­bouteille d’huile de tournesol est passée en quelques mois de 32 à 80 livres, selon le vendeur qui enchaîne les exemples pour sa démonstration. « Avant, les prix pouvaient varier de 1 à 2 livres turques par kilo. Maintenant, ça peut décoller de 8 livres d’un seul coup. Tous les coûts augmentent, mais pas les salaires. Les gens n’ont plus de quoi acheter. Ils hésitent même pour 5 centimes, et nous on ne vend rien. » Il baisse d’un ton et poursuit sur la politique, ironise sur le palais monumental d’Erdogan, se plaint des réfugiés syriens « amenés par le gouvernement alors que nous on n’a rien »… Une vieille dame tend l’oreille et défend son président : « Parce que vous feriez mieux que lui, vous ? Menteurs ! »

A une table derrière elles, quatre adolescents jouent à une sorte de Scrabble et pensent la même chose. Aux prochaines élections présidentielle et législatives (prévues en 2023), ils voteront pour la première fois et ne savent pas pour qui. Ils représentent ces 12 % d’électeurs turcs qui, au moment de se rendre aux urnes en 2023, seront nés au tournant des années 2000. Ils reflètent ainsi le constat de l’institut de sondage Gezici : à la dernière élection présidentielle de juin 2018, les trois quarts des primo-votants turcs (nés dans l’année 2000) n’ont pas donné leur voix au président Erdogan. Leurs parents non plus.

« Mes parents votaient AKP et ils ont changé d’avis », disent en chœur deux des adolescents du café : Serhat, fils d’un chauffeur de camion et d’une ouvrière textile, et Sude, fille d’un retraité et d’une femme de ménage. Ils estiment que « les politiques de ce pays n’ont pas compris qu’on avait changé ».

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Il plane en Turquie une atmosphère de fin de règne. La société bouge. Recep Tayyip Erdogan est à la tête du pays depuis dix-huit ans. Une génération entière ne connaît que lui. Il était, avec Vladimir Poutine, le seul dirigeant déjà en place quand Angela Merkel a conquis la chancellerie allemande, en 2005.

Ce leader charismatique était bien parti. Nommé premier ministre en 2003 après avoir fait obtenir la majorité parlementaire à l’AKP, il posait les bases d’un pouvoir « musulman démocrate » qui allait instaurer la liberté religieuse et moderniser le pays, notamment par la dynamique de l’industrie du bâtiment et la construction spectaculaire d’infrastructures – ponts, routes, aéroports, hôpitaux. Les soupçons d’un système de corruption et de rétrocommissions octroyées à la clique dirigeante font rapidement partie de l’histoire. Ses victoires électorales successives sont incontestables, mais peu à peu le démocrate a viré à l’autocrate, pour ne pas dire au dictateur.

Le coup d’Etat avorté, mené contre lui à l’été 2016, est l’occasion en or pour justifier son contrôle accru sur la société, les purges dans les différents services de l’Etat, la mainmise sur la justice. Erdogan lui-même l’a qualifié de « grâce de Dieu », comme le rappelle le politologue turc Ahmet Insel dans La Nouvelle Turquie d’Erdogan (La Découverte, 2015).

Les avancées sur la résolution du problème kurde ont cédé la place à une nouvelle vague répressive. Il s’est allié depuis quatre ans avec les ultranationalistes du Parti d’action nationaliste (MHP). Journalistes, activistes ou simples citoyens se retrouvent condamnés à des peines de prison, accusés de « terrorisme » pour un tweet ou un mot de travers, selon les règles imprévisibles de l’arbitraire.

WC « à la turque » et robinets au laser

Le tweet de travers, c’est ce qui est arrivé à Zeynep Duygu Agbayir. Cette jeune femme de 36 ans, qui se qualifie de « féministe » tout en revendiquant sa religion musulmane, porte un foulard sur la tête, un tatouage sur le bras, un piercing dans la narine gauche et deux autres sur l’arcade sourcilière droite. Elle a les ongles longs vernis en vert, du rouge à lèvres et des lunettes qui soulignent son regard espiègle. A Istanbul, dans le ravissant quartier de Balat, traditionnel et en pleine gentrification, elle a donné rendez-vous dans un lieu qui lui ressemble – et qui en dit long, aussi, sur la Turquie d’aujourd’hui.

On y écoute du Ben E. King dans un décor kitsch ottoman. Faire un tour aux toilettes, comme très souvent d’un bout à l’autre de la Turquie, offre le spectacle ébouriffant d’un WC plat « à la turque » surgi d’un autre âge mais flambant neuf, et d’un matériel des plus sophistiqués où les robinets et les sèche-mains se déclenchent sans contact, au laser.

Zeynep, à l’image du café qu’elle a choisi, est une expression de ce pays hybride et complexe, fait de très ancien, d’ultramoderne et d’innombrables contradictions. C’est d’ailleurs précisément la dichotomie que refuse cette jeune femme de son temps, née dans une famille conservatrice et ultranationaliste d’Erzurum (centre-est de la Turquie), diplômée en sociologie et qui travaille dans une association pour la liberté religieuse. « Entre le parti au pouvoir – qui impose la réislamisation de la société – et le kémalisme dont se réclame l’opposition – qui brime la liberté religieuse –, on veut nous enfermer dans une fausse alternative », dit-elle, en ajoutant, à l’instar des jeunes du café d’Ankara : « Aucun parti ne me plaît. Aucun n’a compris que la Turquie était en train de changer. Aucun n’a compris que les femmes n’étaient plus les femmes d’antan. »

Elle rit. « Ah, les femmes ! Les électeurs traditionnels de l’AKP comme mes parents ne les reconnaissent plus ! Elles sont de plus en plus nombreuses à s’autonomiser, à demander le divorce, à vouloir que leurs enfants soient élevés selon des principes selon eux “non conformes”. Les hommes qui se définissent comme pieux ont peur qu’elles deviennent incontrôlables. »

Pour Zeynep, cette peur explique la décision du président Erdogan, décrétée en mars 2021 et entrée en vigueur le 1er  juillet, de faire sortir la Turquie de la convention d’Istanbul, un traité international qu’elle avait été le premier pays à signer et qui engage les signataires à prendre des mesures contre les violences faites aux femmes. Le président a ainsi cédé aux groupes conservateurs et islamistes, pour qui le traité « nuit aux valeurs familiales » en défendant insidieusement l’égalité des sexes et « banalise l’homosexualité » en interdisant de discriminer en fonction de l’orientation sexuelle.

Remplacer le mot « femme » par le mot « homme »

Les dizaines de milliers de manifestantes descendues dans la rue pendant plusieurs semaines à travers la Turquie pour protester contre cette décision dépassaient largement le clivage entre religieux et laïques, et incluaient dans leurs rangs des femmes conservatrices, ayant voté ou non pour l’AKP. Selon l’Agence France-Presse (AFP), même l’association de Sümeyye Erdogan, la fille du président turc, avait annoncé son soutien à la convention d’Istanbul, au prix d’attaques et d’insultes.

Mais c’est Twitter qui vaut aujourd’hui à Zeynep Duygu Agbayir d’être aux prises avec la justice. Avec ses 21 000 et quelques followers, @zeynebduyguu a eu l’outrecuidance de participer à un jeu lancé par des féministes sur le réseau social, consistant à remplacer le mot « femme » par le mot « homme » dans des expressions courantes, voire dans des sourates du Coran ou dans des hadiths (paroles attribuées au prophète Mahomet). Du genre : « Chaque femme peut se marier avec quatre hommes. » Au lieu de « Frappez les femmes ! », Zeynep a tweeté : « Frappez les hommes ! », en rajoutant : « Et si les hommes persistent dans leur erreur, frappez-les juste d’une petite tape sur les fesses, pas fort, avec le manche de l’aspirateur. » Le procureur s’est saisi lui-même de l’affaire, averti par un fonctionnaire du ministère des affaires religieuses qui était tombé sur ces tweets, dont certains figurent en toutes lettres dans l’acte d’accusation.

Zeynep encourt entre deux et trois ans de prison au terme de ce procès qui est en fait son troisième. En 2017, elle a été incarcérée pendant six mois à Erzurum pour avoir participé à des manifestations en faveur de la paix. En 2019, elle a été accusée (puis acquittée) pour avoir « rabaissé les valeurs de la religion » en organisant des pique-niques collectifs dans la rue pour célébrer les ruptures du jeûne pendant le ramadan : une manière de critiquer l’opulence et la démesure des ruptures du jeûne pratiquées par certains responsables AKP, dans des hôtels ou des restaurants de grand luxe.

Pour l’instant, seul le procès des tweets est toujours en cours. Elle attend avec impatience et sans peur l’audience où seront énoncées les phrases incriminées : « Là, on va bien rigoler ! » assure-t-elle, en ajoutant : « Le premier séjour en prison, j’avoue que c’est impressionnant. Dès mon arrivée, j’ai été passée à tabac parce que je refusais la fouille à nu. Et puis on s’y fait, c’est pas la fin du monde. Et je me dis qu’à mon petit niveau je peux faire avancer les choses. »

« Nous n’oublierons pas le 10 octobre »

Le 10 octobre 2021, je me trouvais à Ankara, et il s’avère que c’était, par hasard, le jour de mon anniversaire. De quoi être surprise par les slogans scandés avec des applaudissements par les manifestants qui se tenaient, immobiles, devant l’ancienne gare de la capitale et que me traduisait mon interprète : « Nous n’oublierons pas le 10 octobre ! » Ils étaient une petite centaine venus commémorer, comme chaque année depuis six ans, les 103 personnes tuées dans l’attentat du 10 octobre 2015 revendiqué par l’organisation Etat islamique.

Le massacre avait eu lieu au moment où une manifestation pour la paix se tenait là, devant la gare d’Ankara. De nombreux activistes de gauche, notamment prokurdes, étaient présents. L’opposition soupçonne – sans aucun élément de preuve – le président Erdogan d’avoir été informé du massacre et de l’avoir délibérément laissé faire, sachant qu’il viserait des adversaires, et pour justifier la restriction des libertés publiques qui a suivi.

D’où les deux slogans de la foule : « Nous n’oublierons pas le 10 octobre ! » et « L’Etat fasciste (turc) rendra des comptes ! » Les policiers, plus nombreux que les manifestants, n’ont pas fait dans la dentelle. Charges, gaz lacrymogènes, tirs de balles en caoutchouc, tabassages, embarquements dans les fourgons, gardes à vue. Tout cela pour deux phrases prononcées par une centaine de protestataires pacifiques et immobiles. L’ensemble n’a pas duré plus d’une heure. Devant la gare d’Ankara, le bouillonnement des klaxons et des passants affairés a repris normalement, comme si rien ne s’était passé.

« Contenir » les réfugiés syriens

L’expérience ordinaire de l’Etat policier a continué plus tard dans la journée, dans le district d’Altindag, un quartier du nord d’Ankara peuplé majoritairement de réfugiés syriens fuyant la guerre depuis mars 2011. Ces réfugiés sont officiellement quatre millions dans le pays, soit 5 % d’une population turque qui reproche maintenant au président Erdogan de les avoir accueillis en leur ouvrant le marché du travail, au prix d’un marchandage avec l’Union européenne. Par cet accord, contracté avec la chancelière allemande Angela ­Merkel dans la foulée de la crise des migrants de 2015, le président turc s’est en effet engagé à « contenir » les réfugiés dans son pays en échange, notamment, du financement par les Vingt-Sept de projets d’assistance, de développement, d’infrastructures scolaires ou sanitaires, à hauteur de 6 milliards d’euros (auxquels se sont ajoutés récemment 3 milliards supplémentaires).

Le Monde, 14 novembre 2021,  Marion Van Renterghem

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