Dans une tribune au « Monde », le chercheur Bayram Balci exprime une double inquiétude, sur la brutalité des méthodes que le président Erdogan emploie face à ses adversaires, mais aussi sur le choix déplorable, selon lui, d’un responsable du Parti républicain du peuple, la principale force d’opposition turque.
l y a des crises politiques qui révèlent la brutalité d’un régime. Il y en a d’autres qui révèlent, en même temps, les failles de ceux qui prétendent lui résister. La Turquie vit aujourd’hui les deux à la fois, dans une séquence d’une densité rare, où le président Recep Tayyip Erdogan avance méthodiquement vers ce que certains analystes n’hésitent plus à appeler une « autocratie fermée », alors même que son principal adversaire, le Parti républicain du peuple (CHP), offre au régime le spectacle affligeant de ses propres divisions.
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Les faits, d’abord, dans leur brutalité. Le 19 mars 2025, Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul et figure la plus populaire de l’opposition, est arrêté à l’aube pour « corruption », le jour même où le CHP s’apprêtait à le désigner candidat à la présidentielle de 2028. Depuis, cet élu charismatique croupit en détention, visé par 142 chefs d’inculpation et exposé, selon les actes d’accusation, à 2 430 années de prison. Human Rights Watch a qualifié ce procès collectif, visant 407 personnes, de « campagne concertée visant à écarter Imamoglu de la vie politique ». Lui-même dénonce depuis sa cellule une « parodie de justice ».
Puis vint le 21 mai 2026. Ce jour-là, la cour d’appel d’Ankara a annulé les résultats du congrès du CHP de novembre 2023, invalidé l’élection d’Özgür Özel à la tête du parti et supprimé rétroactivement l’ensemble des décisions prises sous sa direction. Trois jours plus tard, des centaines de policiers antiémeutes prenaient d’assaut le siège du parti à Ankara, gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc à l’appui, pour en expulser les dirigeants destitués. Treize membres du CHP étaient ensuite arrêtés dans plusieurs provinces. Le tableau est sidérant : le principal parti d’opposition d’un pays candidat à l’Union européenne se voit physiquement envahi par les forces de l’ordre.
Une justice aux ordres
Depuis la victoire historique du CHP aux élections municipales de mars 2024 – première défaite significative du parti islamo-conservateur d’Erdogan, l’AKP [Parti de la justice et du développement], depuis 2002 –, le régime a lancé une offensive judiciaire tous azimuts. Des maires élus ont été destitués, des centaines de membres du parti placés en garde à vue. La logique est limpide : ce que le suffrage universel a donné, la justice aux ordres peut le reprendre.
La méthode Erdogan repose sur une architecture bien rodée. Le pouvoir judiciaire, profondément reconfiguré après le coup d’Etat manqué de 2016, est devenu un instrument de gouvernement à part entière. Le ministre de la justice, Akin Gürlek, avait précédemment supervisé, en tant que procureur général d’Istanbul, l’enquête contre Imamoglu lui-même. Les conflits d’intérêts ne sont même plus dissimulés. Dans ce système, une décision de tribunal ne sanctionne pas une infraction : elle ouvre ou ferme une carrière politique.
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La stratégie vise également à fragmenter l’opposition. Selon des analystes cités par le site Lawfare, Erdogan travaillerait à rapprocher le parti prokurde DEM [Parti de l’égalité des peuples et de la démocratie] de la sphère gouvernementale, afin de le substituer à un CHP affaibli, dans le rôle d’opposition de décor. Diviser pour neutraliser, puis offrir une façade pluraliste au regard international : le manuel est classique, son exécution d’une efficacité froide. Mais il serait trop commode de ne voir dans cette crise que la brutalité d’un régime autoritaire. Car le CHP porte lui aussi une part de responsabilité dans le désastre.
Trahison politique
Tout commence par Kemal Kiliçdaroglu. Cet homme a dirigé le CHP pendant treize ans sans remporter une seule élection nationale, et a perdu face à Erdogan en 2023 dans ce qui était pourtant considéré comme la meilleure ocacsion de l’opposition depuis deux décennies. Après cette défaite cuisante, il a refusé de démissionner, contraint par la base militante à céder sa place à Özgür Özel lors du congrès de novembre 2023. Il a accepté sa défaite en apparence, tout en conservant une base de fidèles au sein de l’appareil.
Ce qui suivit relève d’une trahison politique à peine voilée. Au lieu d’accepter le verdict démocratique interne de son propre parti, Kiliçdaroglu a porté plainte devant les tribunaux turcs – ceux-là mêmes que le CHP accuse quotidiennement d’être aux ordres d’Erdogan – pour contester la régularité du congrès qui l’avait évincé. Il a ainsi fourni au régime l’arme juridique dont il avait besoin. En somme, c’est une faction de l’intérieur du CHP qui a ouvert la porte aux forces de l’ordre contre ses propres camarades.
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Imamoglu, depuis sa prison, n’a pas mâché ses mots : « Je ressens une profonde trahison. » Pour de nombreux observateurs, Kiliçdaroglu collabore désormais objectivement avec un gouvernement autoritaire pour récupérer le contrôle du parti, allant jusqu’à appeler à renoncer aux manifestations de rue et à négocier une révision constitutionnelle avec Erdogan – au moment précis où l’opposition avait besoin d’unité.
Il y a quelque chose de tragique dans ce spectacle. Le CHP n’a jamais été aussi fort électoralement : pour la première fois depuis près de cinquante ans, il est arrivé en tête des scrutins municipaux en 2024. Ses meetings rassemblent des foules que l’AKP ne mobilise plus. Selon les sondages, 60 % des Turcs voient dans les procédures contre Imamoglu une manœuvre purement politique. La légitimité morale et populaire est là.
Et pourtant, le parti se retrouve décapité, son siège envahi, son candidat présidentiel incarcéré. Parce qu’un homme, refusant d’accepter que la démocratie interne lui soit défavorable, a préféré s’allier objectivement à ceux qu’il combat en apparence. L’ambition personnelle, dans certains contextes, ne se distingue plus de la complicité coupable.
La Turquie n’est pas encore une dictature au sens plein du terme. Mais chaque crise non surmontée rapproche le régime de ce point de bascule où l’opposition formelle n’est plus qu’un accessoire. Le 21 mai 2026 restera peut-être comme l’une de ces dates où un régime hybride a franchi un seuil, sous le regard largement indifférent des chancelleries occidentales.
Ce que la Turquie enseigne, c’est qu’une opposition ne tombe jamais sous les seuls coups du pouvoir. Elle tombe aussi, et parfois d’abord, sous les siens propres.
Bayram Balci est chercheur au CERI (Sciences Po Paris), ancien directeur de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul.
