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samedi, juin 25, 2022

Chronique de quartier: Juste avant la destruction d’un monde – AYAK Hypotheses

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« Depuis la route principale qui va de la statue du taureau jusqu’à Göztepe, en passant par la mairie de Kadiköy, on l’aperçoit à peine entre les bâtiments. Il se tient dissimulée entre l’Université Okhan et l’arrêt de métrobus de Fikirtepe, au point que ce n’est qu’à cause d’une visite d’appartement que j’ai découvert ce quartier, qui est un mélange de petit immeuble de 3-4 étages construits dans les années 1970-1980 plus quelques cabanes construites illégalement qui donnent leurs noms aux gecekondu[1] » rapporte Aurélie Stern dans AYAK Hypotheses.

            En pénétrant dans le quartier on aperçoit tout d’abord tous les trieurs d’ordures[2] avec leurs lourdes charges qui vont déposer leur butin à la déchèterie derrière moyennent quelques liras, et qui pour une partie semblent domiciliés ici. Des poules aussi picorent le sol ça et là, devant les voitures coccinelles donc l’un des artisans semble être spécialiste. La population locale turque est surtout composée de gitans[3] qui se comportent en propriétaires, les autres ayant progressivement été remplacés par des travailleurs étrangers venus principalement d’Afghanistan et d’Asie centrale. L’attente d’une destruction prochaine et le risque sismique qui a débouché sur l’interdiction d’habiter certains des bâtiments[4], la vente de maisons à des promoteurs qui les ont détruites pour éviter que des habitants s’y réinstallent, ainsi qu’un manque de service de la mairie ont entrainé un abandon de certaines zones qui sont remplies de fragments de murs et déchets divers, mais les arbres et les plantes ont subsistés, leur donnant parfois un aspect post apocalyptique.

            Le premier jour, j’avais peur de cette population démunie composée principalement de jeunes hommes travailleurs étrangers, puis en partant à la recherche de mon chat perdu j’ai réalisé que les habitants semblaient plus me craindre que l’inverse. Chacun semblait sur la défensive, et en expliquant que j’étais une nouvelle voisine à la recherche d’un chat j’ai compris que les habitants ne se connaissaient généralement pas les uns les autres, tous probablement renfermés sur leur propre communauté et craignant les autres, par manque peut-être de permis de séjours ou de travail en règle. La longue année de pandémie a fait de ce quartier d’habitation bon marché, sur le point d’être détruit car au cœur d’un processus de transformation urbaine, un véritable terrain d’observation, le centre géographique de mon univers où de nombreux détails ont pris un sens d’autant plus profond qu’ils sont condamnés à disparaître. Ce sont ces détails que j’ai voulu immortaliser par le dessin, mais aussi en faisant témoigner certains des habitants les plus anciens, dont mon voisin Murat qui est né dans le quartier et a donc été témoin de toutes ses transformations. Je relaterai ici son récit ponctué de mes impressions.

Une maison contre une télévision

            Je vis ici depuis 46 ans, je suis né dans la chambre derrière et c’est ici que je mourrai, enfin s’il n’y avait pas le processus de transformation urbaine. Cette maison était la maison de mes parents. Ma mère était une très belle et grande femme, qui n’avait pas étudié plus loin que l’école primaire, mais allait dans une école de modiste à Gaziantep pour y apprendre la mode et la décoration. Mon père était divorcé, tailleur de métier. Leur mariage était le fruit d’un arrangement familial et ma mère a rencontré mon père pour la première fois le jour des noces ! Après ils ont quittés Antep pour Istanbul, et ont loué un appartement dans le quartier d’Acibadem. Mon père était un tailleur réputé à Beyoğlu et avait parmi ses connaissances des personnalités connues comme le chanteur Zeki Müren. Il était très chic, et se promenait toujours en costard.  Il aimait flamber et était du genre à vendre les casseroles pour acheter un ticket de cinéma, alors qu’à la maison on avait faim. Ma mère avait reçu quatre bracelets en or en se mariant. Elle les a vendus pour acheter une parcelle de terrain ici, à Fikirtepe. Mon père, fidèle à ses plaisirs, a été l’un des premiers en Turquie à acheter une télévision en noir et blanc, à une époque où il était extrêmement difficile de s’en procurer une. Dans la maison d’en face vivait l’oncle Ali[5]. Il a dit à ma mère : « Si vous me cédez votre téléviseur, je vous construis une maison ».

Comment ?! Ma mère lui a donné la télévision en cachette de mon père, et l’oncle Ali a construit un étage de notre maison. Mais jusqu’à l’achèvement des travaux mon père malmenait ma mère tous les jours lui demandant pourquoi elle avait donné sa télévision. Ils ont aménagé dans la maison et après ma naissance, ils ont construit un étage de plus. Nous nous sommes installés à l’étage, et le rez-de-chaussée est devenu un magasin de lahmacun[6]. Quand mon grand frère s’est marié, on a construit un troisième étage, en 1995-96. J’y ai même un peu travaillé moi-même, j’ai vidé du sable. En construisant ce troisième étage des voisins se sont plaints parce qu’il n’y avait pas beaucoup de bâtiments de trois étages dans le quartier, mais on avait une autorisation. Mais la municipalité ne nous permettait pas de construire un toit en béton, c’est pourquoi nous avons fait un toit en bois, ainsi ça ne compte pas comme un étage mais une terrasse fermée. Mais, avec la transformation urbaine ils l’ont finalement compté comme un étage, afin que chacun de nous soit propriétaire d’un étage.

Une époque révolue, les années 1980-2010

            Ici, c’était une rue où habitaient des gens venus d’Anatolie, par exemple le voisin d’à côté venait de Sivas, celui d’en face d’Erzincan, d’autres de Canakkale, Kastamolu, Gaziantep, c’était un mélange. Nous par exemple on est d’Antep. Nous faisons des çiğköfte[7] et nous en amenions une assiette à nos voisins préférés. En face ils étaient de Konya, eux ils faisaient du pain et nous en offraient. Nous avions des bons rapports de voisinages. Le soir, jusqu’à minuit et même 1h du matin, les femmes étendaient des tapis devant la porte et buvaient des thés en mangeant des graines de tournesols grillées pendant que les enfants jouaient au ballon. Parfois les mères appelaient leurs enfants pour qu’ils rentrent à 2h du matin, aujourd’hui c’est inenvisageable de coucher les enfants aussi tard ! Ces gens vivaient là depuis déjà une quarantaine d’années quand j’étais petit, je pense, parce qu’ils se connaissaient depuis longtemps.

            Moi j’avais un mouton. Je le faisais paître là où il y a à présent l’arrêt de Métrobus, c’était du gazon à l’époque. Je restais à le surveiller en jouant au ballon avec mes amis.

Ce n’était pas une gecekondu, mais il y avait la même mentalité, celle de petit commerçant. Par exemple, en bas le restaurant de lahmacunfaisait 100 galettes, les mettait dans une serviette et les vendait dans la rue. La plupart des gens étaient propriétaires de leur maison, mais il y avait environ 20% de locataires qui essayaient de se faire bien voir par les autres. Il y avait les lectures du Coran en commun, certains amenaient de l’ayran[8]. Quand un couple se mariait chacun amenait des meuble, les mariages avaient lieu dans la rue. Les gitans le font toujours, vous devriez le voir. Les circoncisions aussi se fêtaient dans la rue.

            Les gitans vivaient proche de l’imam hatip[9], adolescents on ne pouvait pas y entrer ou nous nous faisions battre. Puis, ils se sont petit à petit installés dans une partie du quartier. La place du marché était un champ ou les gens plantaient des choux. Il n’y avait qu’une maison, son propriétaire avait des moutons. Aujourd’hui il ne reste que moi et oncle Mehmet de la génération des années 1980-1990. Mais je ne comprends parfois pas ce qu’il dit. Il a perdu sa femme et retrouvé une seconde, mais cela fait longtemps que je ne l’ai pas vue, elle est peut-être malade. Les gens du quartier lui ont trouvé une seconde femme juste après le décès de la première, car il était encore jeune. Ils nous disaient de ne pas le juger, mais si ça m’arrivait à moi je ne trouverais pas le courage de me remarier.

            Il ne faut pas oublier qu’il y avait aussi des disputes dans le quartier. Par exemple, oncle Mehmet avait toujours des histoires avec les voisins parce que quelqu’un avait regardé la fille d’un autre…

Les processus de transformation urbaine : des vers dans les noix

Un processus de renouvellement urbain a débuté en 2010, visant à remplacer les bâtiments anciens par de grandes tours. Mais les habitants ont réalisé que les offres financières des promoteurs n’étaient pas les mêmes pour tous, au mètre carré elles différaient selon les habitants. Ceux qui avaient accepté une moindre somme, se sentant floués se sont rétractés et ont fait un procès aux promoteurs immobiliers, procès qui dure depuis 10 ans.

            Et puis ça a changé… Il y a eu des morts. Par exemple mon père est mort, ainsi que les voisins de sa génération. Leurs enfants ont commencé à s’installer ailleurs, laissant les maisons vides. Cette nouvelle génération ne voulait pas vivre ici parce qu’à l’époque Fikirtepe était un endroit dangereux, il y avait du deal, des bagarres. L’année 1995 trois jeunes gens sont morts, suicide, drogue, violence. Moi je n’ai pas déménagé à cette époque, mais j’ai essayé de prendre l’air en travaillant dans d’autres quartiers comme sur Büyük Ada[10], ou à Bagdat Caddesi[11]. Les parents morts, leurs enfants ont emménagé ailleurs pour donner un meilleur avenir à leurs enfants. Ma femme et moi, qu’est-ce qu’on fait, on ne les laisse pas sortir. Et puis le renouvellement urbain a commencé. Nous avons été dans les premiers à signer. En 2010, nous étions tous euphoriques, nous allions vendre nos maisons et avoir une aide de loyer pour vivre ailleurs.

                        Nous sommes quatre frères et sœurs chacun propriétaire d’un appartement, mais ce dernier étage n’a pas de titre de propriété d’étage, seulement un sur la parcelle. Le problème, c’est que les propositions des promoteurs immobiliers n’ont pas été à la hauteur de nos attentes.  Ils ne nous proposent pas de nouvel appartement digne de ce nom contre les notre, ils donnent par exemple des appartements de deux pièces à la place de trois ou quatre pièces. Il y a un voisin qui avait une maison de 150 mètres carrés et ils lui ont proposé un appartement tout petit, c’est pour cela qu’ils n’ont pas pu s’entendre. Il y a eu un procès. À cause du procès, l’État a acheté le terrain et l’a vendu au fournisseur (mutahit). Il l’a vendu à 70 000 tl[12], c’est rien ! Le voisin a donc fait un contre procès pour dire qu’on ne pouvait pas vendre sa maison sans son consentement. Ce procès dure depuis dix ans, mais maintenant ça devrait se terminer. Il paraît que le Reis[13] s’est intéressé à cette affaire, la reconstruction a été autorisée, ils ont établi 3 zones à Fikirtepe, ils vont commencer par la première, puis la seconde et enfin la troisième, donc dans une année on sera probablement partis d’ici. Mais on ne peut pas être sûrs, ça reste une boite noire[14].

            Tepe insaat est notre promoteur immobilier, celui avec qui avec qui nous avons signé. Il est proche de l’AKP. Il y a Pana film, ce sont ceux qui réalisent la série Kurtlar vadisi, ils ont dit à des habitants de partir en promettant qu’ils leur paieraient leur loyer, mais ont cessé de le faire au bout d’un moment. Il y a des gens qui ont ainsi tout perdu et c’est pour cela qu’ils ont entamé un procès. Ils ont parfois proposé des sommes d’argent aussi, mais insuffisantes. Ils ont commencé à détruire les maisons vendues pour que les autres, à cause de l’atmosphère délétère, commencent à se sentir mal et vendent à leur tour.          

            Jusqu’en 2010, c’était un bon endroit où vivre, et c’est à peu près à cette période que les plus vieux sont morts et que le renouvellement urbain a débuté. Jusqu’en 2010, il y avait encore des jardins, des arbres fruitiers. Regardez, nous avons un noisetier devant la maison, mais ses noix sont pleines des vers car je ne m’en occupe plus. J’avais ramené cet arbre de Samsun, ville où j’étudiais. Je l’ai planté. Il y avait aussi un pêcher, et un cognassier. Ses coins étaient délicieux. Et c’était comme ça partout, il y avait des arbres fruitiers devant chaque maison. Mais quand les gens ont accepté de partir, de vendre, ils ont cessé de s’occuper de leurs arbres et de leurs maisons. Notre maison se fissure. Les façades étaient colorées, mais les couleurs se sont estompées. On vit tous dans une attente anxieuse depuis des années.

Plusieurs générations d’étrangers

            Dès 2010, des réfugiés syriens se sont installés ici, dans les maisons de ceux qui étaient partis. Pour que les maisons ne restent pas vides, ils les ont louées aux Syriens qui étaient nombreux, mais certains Syriens ont commencé à ne pas payer car les maisons étaient à moitié détruites, sans vitres. Ils ne sont pas adaptés à Istanbul, vivaient avec des vêtements traditionnels. Moi j’avais peur, et j’étais triste. Ensuite les Syriens sont partis, j’imagine qu’ils sont allés en Europe ou qu’ils se sont installés dans le quartier de Fatih. Maintenant il y surtout des Ouzbeks qui se sont installés ici parce que les loyers sont bon marché, entre 1000 et 1500 tl alors qu’ailleurs c’est minimum 2000 tl. Les Ouzbeks constituent une main d’œuvre pas cher, ils acceptent des salaires inférieurs à celui des Turcs.  Certains d’entre eux ont commencé à entrer dans le domaine du travail du sexe. Par exemple, il y a 3 ou 5 mois la vendeuse de la boulangerie m’a proposé un massage, je sais ce que ça veut dire un massage… Je préfère tout de même les Ouzbeks aux Syriens, leurs mœurs ne me regardent pas et je les trouve plus calmes, proches de ma culture.

            Des ramasseurs de poubelles vivent aussi dans le quartier, mais ils vivent directement dans la décharge, ils sont étrangers, Afghans peut-être. Ils sont employés par un patron. Il y a aussi quelques ramasseurs de poubelles turcs qui sont indépendants, ils se connaissent et se saluent en entrant dans le quartier. Mais je me plaints de cela car ils entassent des poubelles dans le quartier. Ils ramassent des trucs et les trient devant leur maison, dans ma rue, et le quartier est déjà assez délabré comme cela avec toutes les maisons détruites, pas la peine d’y entasser en plus des déchets.

L’épicerie

            À l’heure de la prière c’est un grésillement désagréable qui sort d’un haut-parleur placée sur le bâtiment d’en face. Alors que de celui de la mosquée sort une voix harmonieuse, l’appel à la prière clandestin, initiative de membres du Parti de la Prospérité (Sadet partisi) comme l’indique la camionnette stationnée là, est une véritable cacophonie. Les responsables sont les propriétaires de l’épicerie, et s’ils sont avares de paroles, au point que je me suis parfois demandée s’ils n’avaient pas l’interdiction de s’adresser à une femme non musulmane, ils rendent toujours le service de remplir les sacs eux-mêmes. De plus, lorsque les enfants du quartier arrivent en groupe et se remplissent les poches de sucreries sans passer à la caisse ils ne réagissent pas, par charité ou parce qu’ils ont un accord avec les parents ?  Si je l’évite un peu en été, l’hivers me donne l’aplomb de m’exposer à leur regard, les cheveux dans le bonnet, et depuis le début de la pandémie, le masque me faisant me sentir irréprochable. Murat nous explique :

            Dans la rue de l’épicerie il y a surtout des gens de la mer noire, des Karadenizli, ils sont plus religieux que les autres et me regardent mal quand je me promène en short. Ils viennent tous du même village, sont membres du Parti de la Prospérité, et n’aiment pas trop les étrangers. Ils ont aussi leur propre lieu de culte (mecit) dans le bâtiment là-bas, ils y prient plutôt qu’à la mosquée de Hasanpaşa. Ils me demandent pourquoi je ne viens pas à la prière collective du vendredi, je dis que j’ai du travail et que je ne trouve même pas le temps de manger.

Deux mondes entrelacés mais bien distincts

            Nombreuses sont les zones d’habitation comme la nôtre, comprenant parfois plus que cinq ou six maisons anciennes, où le linge sèche sur des fils entre les bâtiments et où les poules picorent en toute liberté, et l’on en trouve par exemple directement de l’autre côté de la route principale, dans le quartier d’Hasanpaşa. Ces zones sont comme des ilots, des reliques d’un monde ancien, au milieu de bâtiments imposants brillants, de reflets métalliques, des gratte-ciels[15]. Un jour, je me suis rendue dans le centre commercial Acacia, à dix minutes à pied du quartier, d’un accès très mal aisé pour les piétons, signe que les constructeurs l’ont conçu pour des consommateurs motorisés. Là-bas, un autre monde, un autre genre humain, et des prix différents. De boutiques de luxe et des hommes en costards, des produits étrangers, une lumière criarde, des étages de boutiques rangées de façon parfaitement symétrique au point qu’il est très difficile de s’orienter. En rentrant dans le quartier, le film coréen Parasite s’est rappelé à ma mémoire, sortant d’un univers de luxe aseptisé pour retourner parmi les poules et les débris. Ces deux mondes se touchent, ils sont entrelacés sans se rencontrer vraiment.

            Pourtant, les jours de marché notre quartier périphérique et invisible devient d’un seul coup central, le marché étant organisé à son extrémité. Certains acheteurs le traversent en passant devant la cage d’un chien de race Kangal, chien de berger exilé dans un espace bien trop exigüe, devant des petites cabanes en bois dans lesquelles s’entassent des familles entières qui boivent du thé devant un chemin étroit qui longe le fleuve asséché et malodorant jusqu’au pont. Cette première partie est celle des tsiganes et les jours de marché on y ressent une atmosphère festive. Cette intrusion de l’extérieur dans le quartier est curieuse et joyeuse en même temps, comme si elle permettait aux habitants de se sentir exister davantage. Murat, mentionnant lui aussi le film Parasite explique :

            Le vendredi il m’arrive d’aller vendre des broutilles au marché car c’est aussi un marché aux puces ce jour-là. Et je fais des photos… Vous voyez cette photo-ci ? Il s’agit de vieilles femmes, à l’heure de la fermeture, qui fouillent dans les légumes pourris abandonnés sur le sol pour trouver quelque chose à rapporter chez elles. C’est ça la réalité. Vous devriez dessiner cela plutôt que des paysages …

Les rideaux de la maison fantôme

En face de chez moi se trouve une maison en deux parties qui était occupée jusqu’à ce qu’un jour, durant le premier confinement, elle soit détruite. Le toit d’un des bâtiments, ainsi que les portes et les fenêtre, de l’autre, ont été démolis. Cependant, détail étrange et effrayant, les rideaux n’ont pas été enlevés. Parfois le vent les fait onduler de manière inquiétante, comme s’ils étaient vivants, c’est pourquoi je l’ai appelée « la maison fantôme ».  Alors que les premières semaines, à l’époque où j’ai réalisé le dessin ci-dessus, cette maison m’apparaissait d’une poésie poignante, elle m’a peu à peu semblé plus menaçante et je scrute le soir par ses plaies de ténèbres la venue d’un être au contours humains venu d’un film d’horreur quelconque. Et le plus déstabilisant est de savoir que je pourrais effectivement y voir quelqu’un, car un homme y vit périodiquement, et que s’il n’est pas assassin comme dans les films, il a comme manie de couper les câbles qu’il aperçoit.

            Les promoteurs détruisent les maisons une fois que leurs propriétaires ont signé l’accord, pour que le quartier devienne invivable. Mais après, les buveurs s’y installent. Dans cette maison ci il y a un fou qui coupe les câbles, électriques, internet, tout. La police l’a arrêté, ils l’ont interné, mais il est revenu ; je l’ai encore vu l’autre jour. Sa barbe avait été rasée et il portait des vêtements d’hôpital. Il a un déséquilibre psychologique mais ne prend pas ses médicaments ; il parle tout seul. J’ai installé une caméra pour comprendre ce qui se passait quand le câble internet a été coupé. Il a aussi fermé l’arrivée de gaz, coupé le câble d’électricité de la voisine qui a dû payer une fortune pour le faire réparer. Je suis triste pour cet homme, je lui ai donné à manger et des vêtements, j’ai pensé qu’en le protégeant ils nous protégerait aussi. Mais non, il a recoupé des câbles ! J’ai dit à ma femme en rigolant que c’est parce qu’il n’a pas aimé sa cuisine qu’il a recommencé !

Nous aurons une piscine

            Maintenant il n’y a plus de propriétaire ici, que des locataires. Regardez les tours derrières, elles font 10 ou 20 étages. Il doit y avoir des centaines de personnes qui vivent dans une seule d’entre elles, peut-être un millier. Je suis triste parce que ce n’est pas seulement une maison, mais mon enfance, ma jeunesse, mes souvenir qui disparaitront quand ils détruiront ce bâtiment. Moi en fait je n’ai pas envie de vivre dans une résidence du renouvellement urbain, dans une cité[16]. Mais je me dis que là-bas il y aura de la sécurité, les enfants pourront sortir tranquillement, et il y aura une piscine. Mais en même temps il faudra payer les frais de conciergerie, ce sera cher, je ne sais pas comment on payera.

            Ce n’est pas depuis 46 ans comme Murat, mais seulement depuis un an et demi que je vis ici avec mon compagnon. C’est dans cet appartement que nous avons vécu toute cette période de pandémie, ce qui a été une chance puisque nous n’aurions pu vivre nulle part ailleurs dans un appartement aussi vaste. Nous avons pu utiliser chacune des pièces pour en faire un espace important, mais le manque de jardin m’a poussée vers les fenêtres. C’est ainsi que j’ai commencé à dessiner le quartier, mais surtout à l’observer, à tenter d’imaginer son histoire et celle de ses habitants. Le fait qu’il soit destiné à disparaître en fait un être pesant et fragile luttant fébrilement pour sa survie, devant un futur contre lequel il ne peut rien, en préservant ses habitudes, et abdiquant aussi. Cela ne peut que nous rappeler l’état du monde en général, l’appauvrissement de franges importantes de la population mondiale la poussant à l’exile, la crise climatique et la crise du système capitaliste, l’impression qu’un monde ancien s’écroule alors que le monde nouveau est lui aussi sur le point de s’écrouler. Avec mon compagnon nous avons acheté des tabourets en bois massif de seconde main après maintes recherches (car on n’en fabrique plus beaucoup), pour le balcon, alors que celui-ci peut s’écrouler dans un tremblement de terre[17], et que nous devrons partir d’ici dans peu de temps et qu’aucune sécurité de l’emploi nous permet de nous projeter dans le temps long.  Notre voisin Murat, lui, attend de partir.

Aurélie Stern

[1] Gecekondu signifie « construit de nuit » et désigne les quartiers composés d’habitations construites illégalement, sans titre de propriété, parfois durant la nuit.

[2] Le film turc Des vie froissées (kağıttan hayatlar) diffusé sur Netflix met en scène des personnages qui sont trieurs. Cette profession est particulière à la Turquie, pays dans lequel il y a un double système de ramassage des déchets, celui réalisé par les services publics, et en amont un tri et une valorisation de certains déchets effectués par les trieurs qui sont indépendants.  

[3] Du turc çingene.

[4] https://www.resmigazete.gov.tr/eskiler/2012/05/20120531-1.htm, consulté le 15.03.2021.

[5] Ali amca. Ici le mot oncle ne désigne pas un membre de la famille, il est utilisé seulement pour qualifier un homme d’un certain âge.

[6] Sortes de pains plats très fins couverts d’une sauce à la viande hachée, tomate et oignon.

[7] Sorte de boulettes de céréales, jadis composées aussi de viande crue, que l’on mange avec du pain et de la salade.

[8] Boisson composée d’eau et de yaourt.

[9] L’école religieuse.

[10] Une des îles aux princes au large d’Istanbul

[11] Rue commerciale du quartier de Göztepe

[12] Aujourd’hui l’équivalent de 8000 Euros, mais tout dépend de la date dont il parle, la valeur de la livre turque face à l’euro n’ayant fait que diminuer ces dernières années à cause d’une inflation galopante. 

[13] Il s’agit d’une périphrase signifiant « le dirigeant », pour désigner la personne du président Recep Tayyip Erdoğan. Murat a utilisé ce terme tout au long de l’entretien, exemplifiant l’appréhension que les citoyens turcs ont depuis quelques années à critiquer directement le chef de l’État.

[14] Expression turque pour qualifier ce qui est inconnu, obscure.

[15] Voir la première illustration.

[16] Les cités, en turc site, sont des groupes de résidences fermées, avec des gardiens à l’entrée et souvent, outre une piscine et une salle de sport collectives, des commerces et même des restaurants.

[17] La Turquie est un pays particulièrement sismique et une légende veut qu’Istanbul soit touchée par un grand tremblement de terre toutes les décennies. Or, le dernier tremblement de terre d’importance date de 1999, donc voici plus de dix ans que la population craint que le prochain soit imminent. 

AYAK Hypotheses, 29 mars 2021, Aurélie Stern

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