En Turquie, la justice révoque la direction du CHP, le principal parti d’opposition/Nicolas Bourcier/LE MONDE

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Le Monde, le 22 mai 2026


La destitution des dirigeants du Parti républicain du peuple (CHP) survient après une série d’arrestations d’élus et de conseillers municipaux affiliés à ce parti, dont la principale figure, Ekrem Imamoglu, maire d’Istanbul, est toujours incarcérée.

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, avait prévenu, il y a quelques semaines à peine, sur son compte X : « La démocratie turque aura l’opposition qu’elle mérite. » Il vient aujourd’hui de décapiter la direction de la plus vieille formation politique du pays, le Parti républicain du peuple (CHP), fondé en 1923 par Mustafa Kemal Atatürk et principal parti à tenir tête au pouvoir, illustrant sa mainmise sur le pouvoir judiciaire.

Dans un arrêt historique qui pourrait encore resserrer l’emprise du chef de l’Etat sur le régime, un tribunal d’Ankara a destitué, jeudi 21 mai, en appel, le bouillonnant et combatif leader du CHP, Özgür Özel. Une procédure lancée par une poignée de membres du parti qui avaient été écartés de la nouvelle direction. La cour a invalidé, au motif d’irrégularités, l’élection de fin 2023 de l’actuelle direction du parti, ce que cette dernière réfute. Selon la décision des juges, Özgür Özel a été élu à la tête du CHP après des pressions sur certains délégués, des promesses de recrutement et des achats de voix. Cette décision ouvre de facto la voie au retour de Kemal Kiliçdaroglu, ancien candidat à la présidentielle, tombé en disgrâce au sein de la formation, en tant que chef du parti.

« Je ne vous promets pas de vous conduire au pouvoir à travers un jardin de roses, a immédiatement écrit M. Özel sur X, après l’annonce de la décision, avant de lancer, lapidaire : Je vous promets non pas d’épargner la souffrance, mais de ne jamais capituler. Je vous promets l’honneur, la dignité, le courage et la lutte ! »

Fin de la vie multipartite

De nombreux partisans du CHP se sont rassemblés dans la soirée pour protester devant le siège du parti à Ankara, où une réunion d’urgence a été organisée par la direction de la formation politique. Plusieurs sources laissent entendre que le bâtiment pourrait être occupé par ses membres comme ils l’ont déjà fait à la mairie d’Istanbul, en mars 2025, après l’annonce de l’incarcération d’Ekrem Imamoglu, le maire de la mégapole du Bosphore et le plus sérieux rival du président Erdogan.

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Plus qu’un nouveau tournant autoritaire, la décision de démettre l’actuelle voix la plus critique du régime installe l’idée que les dirigeants ont pour objectif de maintenir les apparences d’une opposition politique en Turquie tout en empêchant une véritable contestation du pouvoir. Pour le journaliste et éditorialiste Bulent Mumay, la mise à l’écart de M. Özel signe la fin de la vie multipartite dans le pays. Directrice du centre d’études turques au Middle East Institute, un groupe de réflexion à Washington, Gönül Tol estime, elle, que « la vision de Recep Tayyip Erdogan est celle d’une opposition loyale à la russe ».

Dans ce qui ressemble à une intervention calculée, Kemal Kiliçdaroglu est apparu, mercredi, dans une vidéo dans laquelle il a affirmé que son parti ne pouvait pas être un « sanctuaire » pour la corruption. L’ancien chef du CHP, de 2010 à 2023, a expliqué sans barguigner que le parti savait comment se purifier « lorsque cela était nécessaire ». Une façon explicite de manifester son soutien aux multiples procès en cours intentés contre sa formation et ses responsables.

Depuis la sévère défaite infligée à la formation du président turc, le Parti de la justice et du développement, aux élections locales de 2024, le CHP est dans le viseur de la justice du pays, qui a multiplié les coups de filet contre ses municipalités. Aux côtés d’Ekrem Imamoglu, 23 maires CHP ont été incarcérés et 25 démis de leurs fonctions. Selon un décompte de la Confédération des syndicats des travailleurs publics, arrêté à la fin de mars, 85 mairies ont changé de main depuis les dernières municipales par nominations d’administrateurs, destitutions, arrestations ou changements de majorité des conseils municipaux.

« Coup dur pour la démocratie »

Le rythme des arrestations de collaborateurs, conseillers et élus s’est encore accéléré ces dernières semaines : depuis le 17 avril, d’Istanbul à Antalya, dans le Sud-Est, en passant par Denizli et Eskisehir, à l’intérieur du pays, des dizaines de personnes ont été interpellées dans chaque mairie, soit près de 200 au total. En plus de ces coups de force, les comptes bancaires d’une vingtaine de personnes, dont le propre fils de Ekrem Imamoglu, ont été gelés ces derniers jours.

De sa cellule, le maire d’Istanbul s’est fendu, jeudi soir, d’un message sur les réseaux sociaux dans lequel il déclare que la décision de justice concernant la direction de son parti était non seulement un coup dur pour le CHP, mais aussi « un coup dur pour la Turquie, la démocratie et la République ». « Nous sommes déterminés à lutter ensemble contre les coups d’Etat politiques que la mentalité d’Erdogan orchestre par le biais de la justice… C’est la destruction même de l’ordre constitutionnel »,a-t-il poursuivi.

Par un hasard du calendrier, cette annonce des juges a eu lieu le jour même où le ministre des finances, Mehmet Simsek, se trouvait à Londres pour tenter de convaincre les investisseurs que la Turquie était un endroit sûr pour placer leur argent. La sanction n’a pas tardé. La réunion dans la capitale anglaise a dû être écourtée. Et à Istanbul, la Bourse a clôturé en baisse de 6,1 %. Un repli de taille qui a déclenché un mécanisme de suspension des cotations sur l’ensemble des transactions. Certains analystes ont estimé que les pertes se sont élevées, en moins de deux heures, à 14 milliards de dollars.

Dans les semaines qui ont suivi l’arrestation d’Ekrem Imamoglu, Ankara avait dû injecter plus de 40 milliards de dollars pour défendre la livre turque, alors fortement chahutée sur les marchés. A l’heure où ces derniers sont déjà fragilisés par les répercussions de la guerre en Iran, les prochains jours s’annoncent agités, sinon décisifs pour le pays tout entier.

Nicolas Bourcier (Istanbul, correspondant)


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