En une décennie, les échanges commerciaux entre Ankara et Bamako ont plus que triplé. Les armes et les munitions représentent le premier poste d’exportation turc vers le Mali depuis 2024.
Affaiblie par les attaques coordonnées menées fin avril par les djihadistes affiliés à Al-Qaida et les indépendantistes touareg, la junte au pouvoir à Bamako cherche encore la parade. Si le général Assimi Goïta semble avoir consolidé son emprise interne, le nord du pays lui échappe, ses partenaires russes sont discrédités. Il peut toutefois compter sur un autre allié de poids : la Turquie.
Plus discret que les soldats et les avions de Moscou, le soutien d’Ankara n’en est pas moins stratégique. La Turquie a acquis le statut de partenaire incontournable pour les importations de drones, les équipements et la formation militaires. Des sociétés de sécurité privées turques seraient également mobilisées au Mali. Plus officiellement, des dizaines d’accords ont été signés entre les deux pays au sujet des véhicules blindés, des systèmes optoélectroniques et de surveillance, des équipements de déminage et des programmes d’entraînement de personnel militaire.
« Bien qu’une grande partie de cette coopération reste discrète, il y a bien une coordination croissante entre les deux gouvernements en réponse à la détérioration de l’environnement sécuritaire », avance Melis Yuruten Ozdemir, doctorante à l’université de Galatasaray, à Istanbul et spécialiste des relations entre la Turquie et le Sahel.
Selon elle, les offensives d’avril ont provoqué l’amorce d’un rapprochement stratégique plus poussé : « L’expansion de la diplomatie de défense turque et ses engagements sont calculés sur le long terme. La perte d’influence russe sur le terrain et les critiques de la part des populations civiles à l’encontre de ses unités vont bénéficier à Ankara parce que la dynamique est clairement de son côté. Je ne serai d’ailleurs pas étonnée qu’un nouvel accord sécuritaire entre les dirigeants maliens et turcs soit annoncé d’ici à quelques semaines. »
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Après les coups d’Etat de 2020 et de 2021, le retrait de la France et le déclin de l’influence occidentale, la Turquie s’est imposée comme un partenaire alternatif de premier plan au Mali, aux côtés de la Russie et de la Chine.Ankara a su tirer parti de la recomposition géopolitique au Sahel et de l’ouverture croissante du régime militaire malien aux partenaires non occidentaux.
« Coopération sécuritaire »
En une décennie, les échanges commerciaux avec Bamako ont plus que triplé. Par ailleurs, les relations diplomatiques se sont renforcées de manière continue depuis la visite officielle du président turc, Recep Tayyip Erdogan, au Mali, en mars 2018. Surtout, la nature des partenariats s’est inversée au profit du secteur de la défense. Les armes et les munitions représentent le premier poste d’exportation turc (20 % du total) vers le Mali depuis 2024, devant les équipements électroniques, les machines industrielles ou les céréales.
En novembre 2025, malgré une situation sécuritaire déjà précaire, les entreprises de défense turques ont activement participé à la toute première édition d’un salon international consacré à la défense et à la sécurité au Mali, le salon Bamako Expo (Bamex). Organisé par une société nommée The Peak Defense, elle-même présidée par Harun Saraç, un homme d’affaires turc, ce salon avait permis aux entreprises telles que le spécialiste de l’électronique de défense Aselsan, le fabricant de missiles Roketsan, le producteur d’armements MKE et le constructeur aéronautique Baykar de présenter in situ leurs produits à la junte malienne et aux responsables de la sécurité de l’Alliance des Etats du Sahel.
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En avril, c’est un entrepreneur malien, Ousmane Djiré, qui s’est rendu en Turquie en qualité de représentant de la junte pour les investissements étrangers, selon le média en ligne Africa Intelligence. L’article, publié le 12 mai, précise que ce chef d’entreprise, spécialisé dans le secteur agroalimentaire, avait noué des relations étroites avec la société gérée par Harun Saraç. Des échanges avec le Mali auraient également eu lieu au dernier Saha Expo, l’une des principales foires internationales consacrées à l’industrie de la défense qui s’est tenue, début mai, à Istanbul.
« Une intervention militaire directe de la Turquie au Mali semble peu probable, souligne Ahmet Sedat Aybar, professeur d’économie et directeur du centre d’études Asie-Pacifique-Afrique de l’université Bahçesehir, à Istanbul. Mais Ankara pourrait néanmoins envoyer des conseillers et des experts militaires si le gouvernement malien l’y invitait. Ankara a déjà récemment répondu favorablement à une telle requête du Nigeria pour lutter contre Boko Haram. Elle assurerait, par là même, la formation à l’utilisation des systèmes d’armement produits en Turquie, y compris ses drones. »
Melis Yuruten Ozdemir s’inscrit dans la même lecture : « Bien qu’il n’existe à ce jour aucune preuve publiquement vérifiée d’une demande formelle de la présidence malienne de conseillers militaires turcs directs, les développements récents suggèrent fortement un approfondissement de cette coopération sécuritaire Ankara-Bamako. » Si la récente perte de Kidal, un bastion rebelle de l’extrême nord du Mali, a mis en évidence les limites de la guerre centrée sur les drones dans des environnements fragiles et contestés, comme le note la chercheuse, la Turquie, elle, n’a pas fini d’occuper ce terrain abandonné par d’autres puissances.
