Le Monde,le 28 mai 2026
Le pays connaît une chute dans tous les classements internationaux auscultant le moral des sociétés. La faute, notamment, à la dégradation de la situation politique et à la corruption.
De mémoire de Turcs, rarement le pays – qui n’en est pourtant pas à sa première crise – aura été dans une telle situation politique où dominent la confusion et le doute. Entre les vagues d’arrestations d’opposants, les procès qui se multiplient et n’en finissent jamais, les coups de boutoir chaque jour un peu plus prononcés contre les règles démocratiques élémentaires et cette ambiance générale de dérive des prix aux allures de Weimar, il n’est pas étonnant que le moral de l’écrasante majorité de la population soit en berne.
Sondage après sondage, les Turcs expriment non seulement une profonde anxiété, mais également une colère empreinte d’une sourde tristesse. Un peu comme si le pays tout entier était plongé dans une atmosphère de fin de siècle, étouffée entre les discours lénifiants d’un inamovible pouvoir et la rudesse du quotidien.
Pour le très officiel Institut turc de la statistique (TÜIK), seule une personne sur deux se déclare heureuse, un chiffre qui, même à méthode comparable, place le pays loin derrière tous ses partenaires européens. Dans un registre similaire, l’étude du Veri Enstitüsü (Institut des données) nous apprend que 70 % des Turcs interrogés estiment que l’humour est devenu plus restreint qu’auparavant. Et le dernier Baromètre mondial des émotions (« Global Emotions Report »), rendu public par Gallup, relègue la Turquie au plus bas du classement des pays où l’on sourit le moins au monde, juste devant le Liban et le Yémen.
Mais ce n’est pas tout. D’après le dernier « Rapport mondial sur le bonheur » (« World Happiness Report »), publié ce printemps par des chercheurs indépendants mandatés par l’ONU, la Turquie se classe 94e sur 147 pays, loin des contrées les plus heureuses. En 2016, elle occupait la 69e place de ce même classement. En termes de bonheur, elle se retrouve désormais distancée par l’Algérie (83e) et le voisin grec (85e). Assurément de quoi plomber encore un peu plus l’ambiance générale.
Perception de la corruption
Pour calculer ces scores, six facteurs sont pris en compte : le PIB par habitant, l’espérance de vie, la générosité, le soutien social, la liberté de faire des choix de vie et la perception de la corruption. C’est là que l’enquête devient un miroir riche d’enseignement.
D’abord, elle confirme que l’argent ne fait pas le bonheur (même s’il y contribue parfois un peu). Avec un PIB par habitant, calculé en parité de pouvoir d’achat (PPA), d’environ 31 000 euros, la Turquie se place entre le 55e et 60e rang mondial. Un chiffre moyen, mais assez loin, en toute relativité, de son indice du bonheur.
Le rapport épingle ensuite ce qui tire la Turquie vers le bas. Son talon d’Achille le plus criant réside dans la « liberté de choix » : les Turcs déclarent se sentir peu libres dans leurs décisions et leurs choix personnels. La perception de la corruption est également très défavorable : les sondés estiment massivement qu’elle est répandue dans le gouvernement et les entreprises.
Ces résultats rejoignent ceux du World Justice Project, l’indice de référence en matière de respect de l’Etat de droit. La Turquie se classe 118e sur 143 pays dans son édition 2025. Ses pires résultats concernant l’indépendance judiciaire et la responsabilité de l’exécutif.
Explosion des ventes d’antidépresseurs
Cette dégradation tient au durcissement autoritaire du pouvoir après la tentative de coup d’Etat en 2016. Elle s’est accélérée après la large victoire de l’opposition aux élections municipales en 2024, qui a déclenché de vastes poursuites judiciaires visant le Parti républicain du peuple (CHP), la plus ancienne formation politique du pays.
L’arrestation du maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, en mars 2025, et de 23 autres édiles du CHP a largement renforcé la perception d’un appareil judiciaire mis au service des objectifs gouvernementaux. Les images de l’assaut par les forces de police du siège du parti à Ankara, le 24 mai, n’y ont pas dérogé. Des journalistes ont également fait l’objet d’enquêtes et des médias critiques ont été soumis à des interdictions et à de multiples amendes. Suffisamment pour que l’indice de la Banque mondiale sur l’Etat de droit place la Turquie à son niveau le plus bas depuis 1996, six ans avant l’arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), la formation du président, Recep Tayyip Erdogan.
Ce n’est donc pas un hasard si le nombre de boîtes d’antidépresseurs vendues en Turquie est passé de 45,1 millions en 2016 à 71,5 millions en 2025, soit une augmentation de 60 % en neuf ans. « Si vous ne voyez pas de sourires dans les rues, ce n’est pas seulement dû aux difficultés économiques. Il est absurde d’espérer que des millions de personnes qui ne se sentent pas libres et qui ont le sentiment de vivre dans un environnement injuste puissent être heureuses », résume, dans l’hebdomadaire Gazete Oksijen, l’universitaire Selçuk Sirin.
« Etat d’impuissance sociale »
Spécialiste en statistiques et en sciences comportementales, il en est convaincu : la source du malheur en Turquie n’est pas la pauvreté, « mais l’injustice et la restriction des libertés ».Les individus devraient, selon lui, « chercher le bonheur non pas auprès de charlatans et dans les horoscopes, mais dans l’arène politique et les réformes structurelles ».
Une piste qu’avait évoquée peu avant, en février, dans la même revue l’écrivain Bekir Agirdir : « Ce que nous vivons n’est plus seulement un problème politique ou économique ; c’est un état d’impuissance sociale et un profond épuisement émotionnel. Les attentes diminuent, les espoirs s’amenuisent et l’atmosphère devient suffocante. » Et de citer, à l’appui, une suite de facteurs responsables de ce repli : l’intolérance du gouvernement face à la critique, la position inflexible de la bureaucratie judiciaire et sécuritaire, la culture du lynchage organisé dans le monde numérique et les pressions exercées par les normes sociétales.
Ce dont le pays a le plus besoin ? « Parler sans crier. Offrir de petites assurances plutôt que de grandes promesses. Aborder les choses avec calme, et non avec colère », concluait-il. Le tour pris par les derniers événements ne laisse guère augurer d’une amélioration.
